Besançon sous le signe de l’intranquillité | Livres Hebdo

Par Clarisse Normand, le 06.04.2018 (mis à jour le 06.04.2018 à 10h18) Librairie

Besançon sous le signe de l’intranquillité

La librairie L’Intranquille, 1 200 m2, installée dans une église conventuelle du XVIIIe siècle, déconsacrée depuis la Révolution. - Photo CLARISSE NORMAND/LH

L’ouverture de L’Intranquille a ébranlé le monde de la librairie à Besançon, déjà marqué par plusieurs disparitions dont celle de l’emblématique Camponovo. Deux ans après, la ville s’efforce de retrouver un équilibre.

Le paysage de la librairie à Besançon va-t-il réussir à se stabiliser? "Chaque année depuis plus de dix ans, ça bouge", observe Marion Royer, Bisontine et libraire au Forum. Courant mars, Siloë-Chevassu, un établissement à dominante religieuse, a fermé tandis que Les Sandales d’Empédocle, un généraliste à forte image littéraire, a été mis en vente. Son propriétaire, Romain Méchiet, qui l’a repris en 2013, déclare "avoir engagé des négociations". Le libraire de 35 ans décide de faire une pause dans sa carrière, "avant de reprendre L’Intranquille", la librairie de 1 200 m2 ouverte en 2015 en plein centre de Besançon par son père Michel Méchiet (1). "J’aicommencé dans le métier à 18 ans, raconte Romain Méchiet. Alors avant d’en prendre à nouveau pour vingt ans, je souhaite faire un break et voyager." Dès la création de L’Intranquille, Michel Méchiet était dans une optique de transmission à ses enfants, et déjà deux d’entre eux travaillent dans l’entreprise, "Clara comme responsable des ventes à terme et Hugo comme responsable de la logistique".

Aux Sandales d’Empédocle, Romain Méchiet évoque un simple "rééquilibrage de son activité depuis l’ouverture de L’Intranquille". - Photo DR

Ces mouvements en cours ne font que s’ajouter à une série d’autres survenus ces dernières années. Considérée il y a quinze ans comme une des villes ayant le plus grand nombre de librairies par habitant, Besançon, qui compte aujourd’hui 120 000 habitants et plus de 200 000 avec son agglomération, a successivement perdu ses enseignes historiques: Cêtre, Cart, puis Camponovo en 2012.

Cette hémorragie a entraîné dans un premier temps une redistribution du marché entre les librairies existantes, mais elle a aussi suscité des vocations. En 2008 ouvre Les Gourmands lisent, librairie-cave à vin qui ferme en 2013, un Cultura de 2 300 m2 s’installe en périphérie en 2011, et surtout, en 2015, est inaugurée L’Intranquille.

L’héritière de Camponovo

Positionnée comme l’héritière de Camponovo, jusque dans l’aménagement, avec différents étages et demi-étages, L’Intranquille "a atteint son but", estime Michel Méchiet, deux ans seulement après l’ouverture. Commercialement, la nouvelle librairie a récupéré une bonne partie de la clientèle de l’ancienne avec un chiffre d’affaires qui s’élève déjà à 4 millions d’euros. "Un peu moins pointue que Camponovo", estiment certains confrères et diffuseurs, elle "est ouverte à tout le monde et propose un rayon jeunesse d’autant plus important qu’il n’existe pas de spécialisées en jeunesse à Besançon", explique Michel Méchiet, qui affiche 80 000 références.

Mais c’est financièrement que le bât blesse. En installant sa librairie dans une ancienne église inscrite au titre des monuments historiques, Michel Méchiet bénéficie certes d’un très beau lieu mais qui ne cesse de lui "réserver des surprises et des problèmes". Ayant dû retarder de neuf mois son ouverture initiale, alors même qu’une partie des stocks était commandée et une partie du personnel embauchée, le dirigeant explique "avoir épuisé sa trésorerie de sécurité. Aujourd’hui encore, je le paye cash : ma trésorerie est insuffisante et j’ai des frais financiers énormes". Il a réussi à se donner un peu d’air au prix de gros efforts de gestion et en négociant un prêt auprès de l’Ifcic. "L’enjeu, assure-t-il, est de stabiliser la partie financière et de maîtriser la croissance." Car le potentiel existe si l’on considère les 6 millions d’euros de chiffre d’affaires que réalisait Camponovo dans son magasin, auxquels s’ajoutaient encore 3 à 4 millions de ventes aux collectivités.

8 librairies

Google/Street view - La librairie BD Fugue Café.

L’Intranquille : 1 200 m2; 80 000 références; 21 TPE; 4 M€ de CA

Cultura : 2 300 m2; 40 salariés, 12 M€ de CA (notre estimation)

Forum : 620 m2, 14 salariés

Les Sandales d’Empédocle : 240 m2, 6 personnes, 900 000 € de CA (notre estimation)

BD Fugue Café : 220 m2, 7 salariés, 1 M€ de CA

Mine de rien : 50 m2, 1 gérant, 310 000 € de CA

Maison de la presse et France Loisirs

L’arrivée de L’Intranquille a bien modifié la donne pour les autres librairies, qui sont à l’exception de Cultura toutes situées dans le centre historique, sur la même Grande Rue. Alors que leur activité s’était fortement développée après la fermeture de Camponovo, elle est depuis redescendue au niveau d’avant 2012, voire en deçà. Comme dans beaucoup de centres-villes d’agglomérations moyennes, les commerces souffrent. D’autant que dans le cadre de la fusion des régions, Dijon a été préféré à Besançon comme chef-lieu de la Bourgogne-Franche-Comté.

Repris par Albin Michel

En concurrence frontale avec L’Intranquille, Forum, qui s’apprête à refaire sa devanture, n’en réaffirme que davantage la place centrale du livre dans son offre. Repris en 2014 par Albin Michel et ainsi sauvé de la liquidation judiciaire qui a emporté le groupe Chapitre auquel il appartenait, "le magasin a replacé le livre sur toute sa partie avant", explique Vincent Pelle, directeur du pôle librairies Albin Michel. Ayant gardé au fond la papeterie et les CD, mais cessé la vente de DVD, le responsable réfléchit néanmoins à de nouvelles offres "ludo-éducatives et de loisirs créatifs".

Aux Sandales d’Empédocle, Romain Méchiet, qui évoque un simple "rééquilibrage de son activité depuis l’ouverture de L’Intranquille", prépare surtout la transmission de son établissement. Une situation qui amène à s’interroger sur l’évolution de cette librairie qui s’est construite avec une image très forte d’exigence littéraire.

Du côté des spécialisées, moins exposées et limitées au seul secteur de la bande dessinée, les gérants de BD Fugue Café et de Mine de rien mettent en avant leur complémentarité. "Je suis un peu "Les Sandales de la BD"", lance Thierry Morer, ex-libraire de Camponovo, pour évoquer le caractère pointu de sa librairie créée en 2014, dix ans après BD Fugue qui, de son côté, vient d’embaucher un septième employé. A la Maison de la presse, reprise il y a six mois par un Bisontin de souche, Philippe Coutout entend maintenir la présence du livre mais envisage aussi le développement d’activités annexes comme les jeux, voire la maroquinerie, "plus rémunératrices que la presse et le livre". Quant au magasin France Loisirs, voisin de L’Intranquille, son avenir est lié à celui de son propriétaire, Actissia, actuellement placé en redressement judiciaire.

Au-delà des situations individuelles, l’évolution de ces librairies passe par une redynamisation du centre-ville de Besançon, alors même que se prépare le développement d’une troisième zone commerciale en périphérie.

(1) Voir LH 1061 du 6.11.2015, p. 24.

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