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Bourgois par Bourgois

Bourgois par Bourgois

A l’occasion des 50 ans des éditions Christian Bourgois, célébrés le 8 février au théâtre de l’Odéon à Paris, Livres Hebdo a choisi 12 des 818 auteurs du catalogue qui l’incarnent particulièrement et demandé à Dominique Bourgois de commenter leur rencontre avec la maison.

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Par Pauline Leduc,
Créé le 29.01.2016 à 00h00,
Mis à jour le 29.01.2016 à 10h22

"Une librairie idéale ou, du moins, un de ses aspects." C’est ainsi que Dominique Bourgois décrit le catalogue des éditions Christian Bourgois, du nom de son fondateur, décédé en 2007. Depuis lors, c’est elle qui tient seule les rênes de cette maison lancée par son mari en 1966 au sein des Presses de la Cité, et devenue indépendante en 1992. En cinquante ans, les éditions Christian Bourgois se sont taillé une solide réputation. Célèbres pour être devenues dès 1972 l’éditeur français de J. R. R. Tolkien, elles se sont aussi illustrées par la publication en 1989 des Versets sataniques alors même que son auteur, Salman Rushdie, était menacé de mort par une fatwa.

Bien que ne pratiquant pas les langues étrangères, Christian Bourgois s’est tout au long de sa carrière intéressé à ce qu’il appelait les "littératures autres", "expression que je préfère de loin à celle de "littératures étrangères", beaucoup trop excluante, dévalorisante", écrivait-il dans son discours de réception du prix de l’Editeur de l’année, en 2007, à la Foire du livre de Guadalajara. Celles-ci ont structuré son catalogue où se côtoient des grands noms de la littérature anglo-saxonne - Virginia Woolf, Raymond Chandler, Toni Morrison - mais aussi Enrique Vila-Matas, Roberto Bolaño, Peter Handke et quelques Français comme Boris Vian ou Georges Lavaudant.

Eclectique, le catalogue Bourgois n’en est pas moins cohérent et s’inscrit dans une logique de continuité. "Une de mes plus grandes satisfactions d’éditeur est de constater dans mon catalogue la présence régulière et répétée d’un auteur", écrivait encore Christian Bourgois. Depuis sa disparition, Dominique Bourgois, qui fut sa collaboratrice dès le début des années 1970, est P-DG de la maison et s’attache avec fidélité à perpétuer ce travail éditorial. Sur la petite cinquantaine de titres à paraître en 2016, on retrouvera, aux côtés de nouveaux arrivants comme l’Argentin Julian Lopez qui signe son premier roman, de nombreux familiers de la maison : Bernard Comment, Ernst Jünger, Linda Lê, António Lobo Antunes…

Dominique Bourgois ne s’en cache pas, les temps sont durs et "l’année 2015 a été difficile". Mais, poursuit-elle, "il faut rendre grâce à Jack Lang et à la loi de 1981 sans laquelle il nous serait plus difficile de durer". Dans l’avenir, elle souhaite "pouvoir toujours trouver des lecteurs pour [leurs] auteurs" et garder intacte l’âme de la maison. Cette dernière, qui compte 6 salariés, se prépare à fêter un demi-siècle d’existence. Pour l’occasion, elle publie début février un catalogue "conçu comme un outil pour les libraires" et organise le 8 février au théâtre de l’Odéon à Paris une soirée anniversaire au cours de laquelle seront lus des textes des auteurs du catalogue.

En chiffres

818 auteurs publiés, dont 4 prix Nobel de littérature.
2
111 titres.
484 traducteurs.
6 salariés.

Les douze auteurs

Allen Ginsberg

Photo Michiel Hendryckx/CC BY-SA 3.0

Premier titre au catalogue : 1967, Kaddish
10 titres au catalogue
Dernier titre
: 2012, Poèmes

"On ne peut pas parler d’Allen Ginsberg sans évoquer William S. Burroughs. Ils sont indissociables parce qu’ils représentent une époque, un moment de la culture américaine qui vont bien au-delà de la Beat generation. Ils étaient liés, intimes, mais résolument différents. Ginsberg (auteur notamment de Howl et de Kaddish, deux œuvres cultes de la poésie américaine) avait une personnalité extravertie, chaleureuse, Burroughs était plus sombre. Toute une légende s’est construite autour de lui. Je pense qu’il faut s’en détacher pour prendre conscience de son talent : c’était un très grand écrivain, un homme éminemment cultivé. Sans ces deux auteurs emblématiques dans notre catalogue, nous n’aurions sans doute pas pu publier les grands noms de la poésie américaine : Bob Kaufman en 1976 avec Sardine dorée puis, deux ans plus tard, Jerome Rothenberg avec Poèmes pour le jeu du silence, ou encore John Giorno, Michael McClure, Kenneth Gangemi."

Ernst Jünger

Photo François Lagarde/Bourgois

Premier titre au catalogue : 1969, Chasses subtiles
33 titres au catalogue
Dernier titre : 2016, Lettres du front à sa famille, 1915-1918

"Christian avait une immense admiration pour Jünger. Il y avait entre eux quelque chose d’assez rare, un respect mutuel doublé d’une relation presque amicale. Ils sont d’ailleurs allés ensemble au palais de l’Elysée à l’invitation du président Mitterrand, qui était lui-même un grand lecteur des œuvres de Jünger, et Christian était présent à son centième anniversaire. Nous continuons, encore maintenant, à publier ses écrits ; j’essaye d’honorer le travail et l’engagement de Christian pour cet auteur."

Boris Vian

Photo éd. Bourgois

Premier titre au catalogue : 1970, Théâtre inédit
31 titres au catalogue
Dernier titre : 1994, Autres écrits sur le jazz

"Dans les années 1980, Boris Vian était un véritable phénomène d’édition. Je l’ai d’abord découvert, lycéenne, en écoutant ses chansons. Le jour où je me suis occupée de ses livres, cela a été un très grand plaisir. Il y avait quelque chose de franchement enthousiasmant à publier ses œuvres."

J. R. R. Tolkien

Photo éd. Bourgois

Premier titre au catalogue : 1972, Le seigneur des anneaux. 1, La communauté de l’anneau
40 titres au catalogue
Dernier titre : 2016, Le seigneur des anneaux. 3, Le retour du roi

"C’est grâce à une intuition géniale de Christian que Tolkien est arrivé dans notre catalogue en 1972. En tant qu’éditeur, mais aussi en tant que lecteur, il a eu la conviction que l’œuvre de cet auteur était importante. J’ai un souvenir très précis du jour où nous sommes allés à Londres pour rencontrer l’éditeur d’origine de Tolkien, Allen & Unwin. J’accompagnais Christian parce que, malgré son amour de la littérature étrangère, il ne parlait pas anglais. Les locaux dans lesquels il a pris les droits étaient situés tout près du British Museum, c’était assez intimidant. Le succès n’a pas été fulgurant, les ventes se sont installées assez doucement. Tolkien, ce n’est pas seulement Le seigneur des anneaux ou Le Hobbit, c’est aussi sa poésie, ses réflexions et son travail de traducteur. Je suis très fière d’avoir publié en 2015 sa propre traduction d’un des canons de la poésie mondiale qu’est Beowulf. Je travaille avec l’universitaire Vincent Ferré, le meilleur connaisseur de l’œuvre de Tolkien."

Jean-Christophe Bailly

Photo éd. Bourgois

Premier titre au catalogue : 1975, Défaire le vide
22 titres au catalogue
Dernier titre : 2015, L’élargissement du poème

"Jean-Christophe Bailly est un de nos principaux collaborateurs. En 1975, nous avons commencé à publier la grande diversité de ses textes : pièces, poésies, essais… Puis il a pris un rôle d’éditeur, au sens anglais du terme, dans notre maison. Il dirige la collection "Détroits" qu’il a créée en 1985 avec Philippe Lacoue-Labarthe et Michel Deutsch. Cette splendide collection comprend aujourd’hui 53 titres qui enchevêtrent littérature et philosophie. Jean-Christophe publie chez d’autres éditeurs, et c’est très bien, il n’en est pas moins très fidèle à la mémoire de Christian et à notre catalogue."

Susan Sontag

Photo Gérard Roudeau/Bourgois

Premier titre au catalogue : 1976, A la rencontre d’Artaud
18 titres au catalogue
Dernier titre : 2013, Journal, volume II

"Susan était une présence incontournable, elle était dans notre maison comme chez elle, ce qui ne l’empêchait pas d’être critique. Elle a publié de magnifiques textes de fiction et des essais (Sur la photographie, La maladie comme métaphore, etc.) et reçu plusieurs prix, dont le National Book Award en 2000 et, en 2003, le Friedenpreis (prix de la Paix) en Allemagne. Je me rappelle la surprise que Christian lui avait faite : il avait édité à mille exemplaires le beau discours qu’elle avait prononcé lors de la remise du prix à Francfort et le lui avait offert comme cadeau. Après sa mort, je suis allée à Sarajevo avec son fils pour l’inauguration d’une place qui porte maintenant son nom. C’était intimidant ! Beaucoup de personnes ignorent qu’elle y avait monté En attendant Godot pendant le siège de la ville et beaucoup milité pour que cette guerre cesse."

Pierre Boulez

Photo Joost Evers/Anefo/CC BY-SA 3.0

Premier titre au catalogue : 1981, Points de repère
6 titres au catalogue
Dernier titre : 2005, Leçons de musique

"On sait peu à quel point Pierre Boulez accordait de l’importance aux mots, aux livres. Au-delà de ses très beaux textes que nous avons publiés, il est également à l’origine, avec Jean-Jacques Nattiez, de la collection "Musique/passé/présent". Cette collaboration nous a permis de publier la biographie de Varèse par Fernand Ouellette en 1989, la correspondance Boulez-John Cage en 1991 ou encore celle de Glenn Gould en 1992. Il n’y a pas un livre de cette collection qui n’ait reçu l’imprimatur de Pierre Boulez. Lors de la cérémonie à sa mémoire à Paris, il y a quelques jours, Renzo Piano a dit à son sujet une phrase toute simple, très juste : "Il avait horreur de la paresse.""

Fernando Pessoa

Photo éd. Bourgois

Premier titre au catalogue : 1988, Cancioneiro
20 titres au catalogue
Dernier titre : 2014,
Histoires d’un raisonneur

"Christian a eu pour Fernando Pessoa le même genre d’intuition de génie que celle qui l’avait poussé à publier Tolkien. Et son œuvre, tout comme celle de Tolkien, mérite d’être appréciée dans son ensemble. Grand poète, il s’est aussi essayé au genre policier : Quaresma déchiffreur ou Histoires d’un raisonneur que nous avons publié récemment. Dans le travail avec cet auteur, nous devons beaucoup à Robert Bréchon, spécialiste de la littérature portugaise et tout particulièrement de Pessoa. C’est lui qui a brillamment dirigé l’édition de ses œuvres."

Toni Morrison

Photo Mathieu Bourgois/Bourgois

Premier titre au catalogue : 1989, Beloved
14 titres au catalogue
Dernier titre : 2015,
Délivrances

"Nous avons une très belle histoire avec Toni Morrison et une relation de confiance. J’avoue que je suis assez fière qu’elle ait accepté que nous changions le titre de son dernier roman : God help the child dans la version originale, Délivrances dans la traduction française. Elle nous donne le privilège de lire ses manuscrits avant parution et s’intéresse de près à nos publications. Toni Morrison a elle-même été éditrice pendant longtemps, elle comprend donc très bien les exigences de ce métier. Cela explique cette capacité à se rendre toujours disponible qui facilite notre collaboration. C’est un magnifique écrivain, qui signe des livres qui ne sont pas toujours faciles mais qui attirent des publics extrêmement variés parce qu’elle touche à l’essentiel."

António Lobo Antunes

Photo Mathieu Bourgois/Bourgois

Premier titre au catalogue : 1991, Le retour des caravelles
27 titres au catalogue
Dernier titre : 2016, De la nature des dieux

"Dire que Christian Bourgois a eu une émotion pour les textes d’Antunes me semble insuffisant, tant la rencontre avec cet auteur a été intense. L’œuvre d’Antunes ne cesse de me surprendre et je me bats pour elle. Pour séduire les libraires ou les représentants, je leur lis régulièrement de courts extraits ou de simples phrases afin qu’ils soient moins intimidés par l’auteur. Les lecteurs pensent souvent que ses ouvrages sont difficiles à lire. Or, à part ses écrits sur la guerre d’Angola, il parle de la famille, de la vie, du Portugal. C’est aussi, à mon sens, un des auteurs qui fait le mieux parler les femmes. Lors d’une lecture de ses textes à Paris, j’ai vu une dame pleurer en l’écoutant et elle m’a expliqué à quel point ses mots étaient bouleversants. C’est là la force d’un auteur : submerger le lecteur avec une histoire ou un univers qui lui est potentiellement étranger."

Linda Lê

Photo Witi de Tera/Bourgois

Premier titre au catalogue : 1993, Calomnies
20 titres au catalogue
Dernier titre : 2016, Roman

"Je crois pouvoir dire qu’elle est ma complice. J’admire sa langue, son vocabulaire, mais aussi son rapport intime à l’écriture. Lorsque vous lisez ses livres, vous avez l’impression d’être face à un artisan de la langue qui s’amuse sans cesse avec elle. Linda possède une capacité infinie à lire, sans jamais se lasser. Elle est d’ailleurs lectrice pour notre maison et l’exercice n’est pas évident. Pour chaque manuscrit elle rédige un rapport de lecture, pointu, attentif et respectueux de l’auteur."

Laura Kasischke

Photo Witi de Tera/Bourgois

Premier titre au catalogue : 1999, A suspicious river
9 titres au catalogue
Dernier titre : 2013, Esprit d’hiver

"Laura montre un univers à part qui ne ressemble à aucun autre. C’est un auteur dont on a bâti la réputation en France, livre après livre, et pour laquelle on trouve de plus en plus de lecteurs. Elle a d’ailleurs reçu en 2014 le grand prix des Lectrices de Elle pour Esprit d’hiver et ses écrits trouvent une deuxième vie formidable au Livre de poche. En Amérique, elle est d’abord connue comme poète, en France, davantage comme romancière. Je crois que les Anglo-Saxons se sont trompés en la classant dans la littérature "young adult" : si ces thèmes sont présents dans sa littérature, elle touche aussi un lectorat plus large. L’œuvre de Laura peut déclencher des réactions extrêmes. Une fois, nous avons reçu un de ses livres qu’un lecteur nous avait renvoyé, barré d’un "Comment peut-on éditer de telles horreurs" !"


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