9 mars > Roman Ecosse > Philip Kerr

Le problème avec l’Histoire, lorsque l’on ne peut pas s’empêcher de s’en mêler, c’est qu’elle ne vous laisse jamais tout à fait tranquille. Prenons Bernhard dit "Bernie" Gunther : voilà vingt-cinq ans et dix romans que Philip Kerr le promène un peu partout. De la République de Weimar aux couloirs de la Gestapo, des camps soviétiques à l’Argentine des messieurs trop tranquilles, de Cuba à Haïti, en quête d’une impossible rédemption ou au moins d’un oubli bienfaisant.

On le retrouve, au cœur des années 1950, pour ce onzième "épisode", rangé des espions, désormais simple concierge d’un hôtel réglementairement de luxe sur la Riviera française. Enfin seul, toujours triste, croit-il ; trompant son ennui entre souvenirs désagréables et parties de bridge. C’est sans compter avec cette cliente américaine qui lui rappellera que les femmes peuvent parfois être fatales, ce maître chanteur allemand en qui il reconnaît bien vite son plus fidèle tourmenteur et ce célèbre, très vieux et très homosexuel écrivain anglais, Somerset Maugham, qui a établi ses quartiers non loin de là, dans la très belle Villa Mauresque. Les uns et les autres semblent ne rien ignorer de l’identité véritable du concierge et avoir tous quelque chose à lui demander. Et comme de bien entendu, dans cette ronde infernale du mensonge et des secrets qui redémarre, les fantômes de Gunther ne tardent pas à mener la danse.

Les pièges de l’exil, qui signe l’entrée en fanfare mélancolique de Philip Kerr au catalogue du Seuil, rompt avec le bruit et la fureur des épisodes précédents de la "saga" Bernie Gunther. C’est comme si Kerr s’y accordait une récréation bienvenue en jouant avec les codes du roman noir et du récit d’espionnage. Cette balade atmosphérique lui permet de donner la pleine mesure de son ironie et de sa passion pour les figures mythiques de cet après-guerre entre chien et loup. Outre Maugham, mais aussi son frère Robin, le souvenir de Churchill, on y croisera Anthony Blunt et Guy Burgess, ces garçons de "la haute" qui aimaient autant les garçons que le communisme et fournirent pour plusieurs décennies, à l’Angleterre au moins, des figures emblématiques de traîtres.

Finalement, c’est moins de mensonges dont il est ici question, de dissimulation, ni même d’exil, que de solitude, de déjà vieux messieurs égarés sur les chemins de leur mémoire. Kerr peint chacun d’eux avec une justesse qui a sans doute à voir avec une tendresse nouvelle chez lui. Dans ce livre nocturne et fascinant, il n’y a que pour Bernie Gunther que les pages ne sont jamais tout à fait tournées. O. M

03.03 2017

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