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Ces métiers du livre en première ligne sur le front du sexisme

« Vous représentez votre maison lors des festivals, ou pendant les signatures. Si votre auteur a un geste déplacé, comment êtes-vous censée réagir ? », s'exclame Marie (photo du Festival de la bande dessinée d'Angoulême). - Photo OLIVIER DION

Ces métiers du livre en première ligne sur le front du sexisme

Certains postes de l'édition, parce qu'ils conduisent à multiplier les rencontres hors du bureau ou reposent sur des rapports de pouvoir déséquilibrés, sont plus exposés au sexisme et au harcèlement sexuel. Autrices, attachées de presse et chargées d'événementiel témoignent.

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Par Marine Durand,
Créé le 27.07.2021 à 08h30,
Mis à jour le 27.07.2021 à 09h00

En faisant ses premiers pas dans l'édition au milieu des années 2010, Marie* ne s'imaginait pas devoir affronter aussi brutalement le sexisme du milieu. « Les remarques déplacées ont démarré dès mon entretien d'embauche, quand mon supérieur s'est enquis de mon âge en expliquant qu'il avait l'habitude de coucher avec ses stagiaires, raconte cette responsable d'événementiel. J'ai hésité à signer pour mon apprentissage, mais le poste était une super opportunité, dans une grande maison... Je n'aurais pas dû. »

Pour la jeune femme en début de carrière, le quotidien auprès de cet homme plus expérimenté se transforme en cauchemar. Commentaires sexistes, blagues à caractère sexuel, elle finit par signaler les agissements de son N +1 à son employeur. « Il a été écarté, mais on m'a mise au placard pendant le reste de mon contrat. Je me suis sentie très seule car il était apprécié de l'équipe, et les autres femmes ne m'ont apporté aucun soutien », se souvient-elle, plus de cinq ans après les faits. Si nous n'avons pas rencontré beaucoup de cas similaires ayant conduit au licenciement des hommes incriminés, les témoignages abondent concernant le sexisme structurel de l'édition.

Situations inappropriées

Certaines situations, sans entraîner de conduite problématique, disent beaucoup du milieu. « Pour la promotion d'un ouvrage, je me suis retrouvée à dormir un soir chez un auteur. Tout s'est bien passé, mais cette situation n'a choqué personne dans la maison », raconte une attachée de presse. Les postes d'attaché de presse et de chargé d'événementiel, par les nombreux déplacements qu'ils demandent, sont parmi les plus exposés. « Vous représentez votre maison lors des festivals, ou pendant les signatures. Si votre auteur a un geste déplacé, comment êtes-vous censée réagir ? », s'exclame Marie. Valentine, ancienne attachée de presse dans une maison spécialisée en jeunesse, a longtemps dû gérer les mains sur les épaules et bises très appuyées d'un journaliste assez influent.

« J'ai accepté dans le cadre du travail des choses que je n'aurais jamais tolérées dans ma vie personnelle, témoigne-t-elle. Mais il avait le pouvoir de parler ou non de nos livres, je me sentais coincée, au point de ne pas réussir à lui signaler que ses gestes me gênaient. La seule solution que j'ai trouvée a été de me rendre aux rendez-vous avec lui accompagnée du directeur de la maison », précise-t-elle, expliquant avoir reçu l'écoute nécessaire de sa hiérarchie.

« On s'échange nos blacklists »

Jeune dessinatrice, Hélène décrit, elle, des questions « moins intéressantes » en interview que ses confrères, le nombre écrasant d'invités masculins dans les salons, qui ne facilite pas l'intégration des femmes. Mais elle s'estime chanceuse de travailler aujourd'hui avec des femmes - « personne ne pourra sous-entendre quoi que ce soit sur ma réussite » - et observe des changements de comportements. « Entre autrices on se parle, on s'échange nos blacklists d'hommes avec qui il vaut mieux ne pas travailler, c'est assez nouveau. » Elle a réalisé il y a peu qu'elle avait eu une relation suivie avec un scénariste, en même temps que de très nombreuses autres autrices ou professionnelles du secteur. « Il nous aborde toutes de la même façon, envoie les mêmes messages, cible le même profil de jeunes femmes qui débarquent dans le secteur. »

Son amie Élodie, salariée dans l'édition, a elle aussi eu une relation avec cet homme, unanimement apprécié dans la profession. Les faits évoqués n'ont rien de légalement condamnables, mais pour Élodie, qui l'a confronté, « le fait qu'il vende beaucoup » l'empêche de dénoncer son comportement auprès des autres femmes du milieu. Elle décrit l'emprise que cet auteur a installée sur elle, les allusions régulières à son travail, qui l'ont fait se sentir redevable. « Il pouvait me dire qu'il avait parlé de moi de façon positive au DG de ma maison. Maintenant que je ne suis plus sous sa coupe, qu'il ne peut plus rien obtenir de moi, je crains les répercussions que cela peut avoir sur ma carrière. Rien de l'empêche à présent de dire du mal de mon travail », s'inquiète-t-elle.

Plusieurs interlocutrices soulignent en effet la toute-puissance des « auteurs stars », en position de force face à leur maison, et face aux collaboratrices. Hélène veut pourtant rester optimiste, et voit d'un bon œil la libération de la parole en cours dans l'édition. « Une vraie sororité est en train de se développer, cela peut faire bouger les choses. »

*Tous les prénoms ont été changés.


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