Avant-critique Récit

Christian Bobin, "Le murmure" (Gallimard)

Christian Bobin - Photo © Francesca Mantovani/Gallimard

Christian Bobin, "Le murmure" (Gallimard)

Dans son ultime ouvrage, somme de tous ses thèmes de prédilection, Christian Bobin revisite son parcours centré autour de l'écriture de poésie.

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Par Jean-Claude Perrier,
Créé le 31.01.2024 à 09h00 ,
Mis à jour le 31.01.2024 à 11h50

Comme un vol d'étourneaux. En latin, murmur (qui se prononçait « mourmour »), était une onomatopée retranscrivant le fracas du tonnerre. En français, à cause de la prononciation des « u », le sens s'est affaibli. Le grondement est devenu chuchotis. Christian Bobin, cet érudit, ce gourmand de mots donc de dictionnaires, ne pouvait ignorer cette étymologie. Mort le 23 novembre 2022, à 71 ans, il avait choisi Le murmure comme titre de son livre ultime, publié à titre posthume. Rarement un murmure aura fait autant de bruit que celui-là, provoquant de si nombreuses résonances, en particulier parce qu'il est entièrement porté par la musique. « De la musique avant toute chose » écrivait Paul Verlaine, un autre poète. Le murmure s'ouvre sur une interprétation de Chopin par le pianiste prodige russe Grigory Sokolov, né à Saint-Pétersbourg en 1950, qui se produit dans le monde entier. Il réapparaîtra régulièrement au fil des pages, jouant aussi Bach, Haydn ou Rachmaninov. La musique, classique mais pas seulement, occupait une place majeure dans la vie de Christian Bobin. Il aimait passionnément Nuages de Django Reinhardt, selon lui « la plus grande œuvre métaphysique jamais conçue », et on le voit même célébrer à un moment une belle chanson d'amour de Simply Red, Holding Back the Years, écoutée à la radio dans la voiture.

L'autre thématique du récit est encore plus personnelle : Bobin avait commencé ce livre chez lui, au Creusot, en juillet 2022, et il l'a achevé sur son lit d'hôpital à Chalon-sur-Saône quelques mois après. Il se savait perdu : « C'est la beauté de la vie qui s'en va et c'est très beau », notait-il, et l'on est certain qu'il a écrit jusqu'à son dernier souffle. Le livre se clôt sur la phrase : « Nous serons deux enfants réenfantés », une espèce de « Nous deux encore » bouleversant, adressé à son épouse la poétesse Lydie Dattas, la seconde femme de sa vie. « Ça y est, on est en route pour Marciac », note-t-il avec un humour déchirant. Marciac étant le nom du village gersois dans le cimetière duquel il repose, dans l'espérance − même si son rapport à Dieu et à la foi n'était pas simple − et la certitude d'être réuni un jour avec ceux qu'il aimait : Lydie, ses parents. Son père, surtout, dont il a parlé dans nombre de ses derniers livres.

À travers ces pages, comme en filigrane, Christian Bobin revisite son parcours terrestre, centré autour d'une chose essentielle, l'écriture de poésie, depuis ses débuts modestes avec Lettre pourpre, publié en 1977 aux éditions Brandes, jusqu'aux Différentes régions du ciel, son « Quarto » (Gallimard), sa « Pléiade » à lui, paru le 6 octobre 2022. Il a eu le temps d'en dédicacer quelques exemplaires à des amis.

Vers la fin du livre, Bobin, amoureux de la nature, des fleurs, des arbres, des animaux, explique son titre : le « murmure » est le nom technique donné au bruit que fait un vol d'étourneaux se scindant en deux pour éviter un obstacle. Un harmonieux vacarme, comme le rire tonitruant de Christian Bobin, que l'on entend encore derrière ses mots.

Christian Bobin
Le murmure
Gallimard
Tirage: 30 000 ex.
Prix: 17 € ; 136 p.
ISBN: 9782073054609

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