Portrait

Christian Dumais-Lvowski danse avec les âmes

Christian Dumais-Lvowski danse avec les âmes

Christian Dumais-Lvowski, éditeur de la collection « Le souffle de l'esprit », chez Actes Sud. - Photo OLIVIER DION

Christian Dumais-Lvowski danse avec les âmes

Français d'adoption depuis 45 ans, le Québécois Christian Dumais-Lvowski, auteur, réalisateur et... spécialiste de Nijinski est aussi directeur chez Actes Sud, de la collection « Le souffle de l'esprit », qui fête ses 20 ans avec ses petits volumes singuliers dans le paysage éditorial. _ par

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Par Marine Durand,
Créé le 31.10.2019 à 21h28

Le 6 novembre paraîtront simultanément chez Actes Sud le Journal de prière de la nouvelliste américaine Flannery O'Connor, et Le sikhisme, du théologien sikh basé au Royaume-Uni Sewa Singh Kalsi. Soit respectivement les 62e et 63e titres de la collection d'écrits de spiritualité « Le souffle de l'esprit ». Même Christian Dumais-Lvowski, qui l'initia en 1999, n'en revient pas. « Je pensais m'arrêter à 50, mais je trouve sans cesse des gens qui ont des choses à dire », lâche le sexagénaire bien mis depuis l'un des bureaux parisiens de la maison arlésienne. Voilà résumée, en quelques mots, la ligne éditoriale très ouverte de ces livres couleur brume qui tiennent dans la paume. La liste des auteurs ayant intégré le catalogue en vingt ans témoigne de cet éclectisme maximal. On y trouve de « grosses pointures » de la sphère religieuse tels l'Abbé Pierre, le Dalaï-lama ou Sœur Emmanuelle, publiés principalement au début des années 2000, quand il fallait implanter la collection. À leur côté, dans des registres très différents, des acteurs et des artistes, de Michael Lonsdale à Brigitte Fontaine, la première femme rabbin de France, un islamologue tunisien ou un moine bouddhiste retenu près de 30 ans dans des prisons chinoises, pour faire du « Souffle de l'esprit » un « outil de connaissance » aux formes multiples.

De la danse à l'édition

Plus surprenante, pour qui découvre la collection, est la grande place accordée à des chorégraphes modernes ou contemporains reconnus : Sidi Larbi Cherkaoui, Maurice Béjart, ou Carolyn Carlson. Cette dernière « est venue vers moi en m'expliquant qu'elle écrivait tous les jours, des pensées, des haïkus. Le soi et le rien, publié en 2002, a initié une longue collaboration, faite de livres, d'albums, de documentaires », raconte l'éditeur. Il est vrai que Christian Dumais-Lvowski est arrivé à l'édition par la danse. Sur les conseils du grand Rudolf Noureev, rencontré peu après son arrivée en France en 1974, ce natif de Mont-Carmel, au nord de Québec, a lu une première version du Journal de Vaslav Nijinski, parue chez Gallimard en 1953. La puissance crue de ses lignes sur la vie, la mort ou la douleur, rédigées en quelques semaines entre 1918 et 1919, juste avant que le danseur prodige ne sombre dans la folie, marque durablement le Québécois d'origine russe. Avec l'accord exceptionnel de la famille Nijinski, il fait retraduire le texte, l'adapte sur scène pour le festival d'Avignon en 1993, et le propose à Actes Sud, qui publie avec enthousiasme ses Cahiers de Nijinski (1995) non expurgés, « plus proches de la langue » du chorégraphe. « Hubert Nyssen, le fondateur de la maison, m'a demandé de lui proposer en priorité mes prochains projets, se souvient le directeur de collection. Deux ans plus tard, je publiais Dernière nuit sur terre, les mémoires du chorégraphe américain Bill T. Jones. »

Attaché au français

Le « monsieur danse » d'Actes Sud n'a jamais pratiqué lui-même, mais il se souvient du choc ressenti devant une retransmission en noir et blanc de Casse-Noisette. Il a alors 12 ans et grandit dans un univers rural où la culture française, notamment grâce à sa mère, enseignante, prend toute la place. Naturellement tenté par le voyage transatlantique après une scolarité en internat catholique, il choisit de poursuivre ses études dans une école de journalisme parisienne, à 20 ans. « J'aurais pu aller à Londres, mais j'étais attaché à ma langue », souligne-t-il. Au sortir de ses études, il décide de rester dans l'Hexagone, alternant au début des années 1980 des missions en communication et d'autres en tant que guide conférencier en histoire de l'art, pour une agence de voyages canadienne. En 1985, il démarre une nouvelle carrière de rédacteur, puis de rédacteur-en-chef en agence photo, pour dix ans. C'est dans cette période qu'il se lie avec Marguerite Yourcenar, avec laquelle il voyage au Maroc en 1987 comme en témoigne La promesse du seuil, cosigné avec le photographe Saddri Derradji (Actes Sud, 2002), ou Danielle Mitterrand, qui lui offrira Échanger la vie (2000) pour les débuts du « Souffle de l'esprit ». La collection, composée à 90 % à partir de commandes, tire d'ailleurs son nom de l'expression mystique « les forces de l'esprit » des derniers vœux aux Français de François Mitterrand, en janvier 1995.

Grand voyageur, passionné de peinture, amateur de récitals de piano, Christian Dumais-Lvowski ne fait pas mystère de sa foi chrétienne, mais veille à cultiver son ouverture, et celle de sa ligne éditoriale incarnée dans « une petite collection de sciences humaines, loin du développement personnel en vogue ». Il rêve de publier Julia Kristeva ou l'étoile de l'opéra de Paris Nicolas Le Riche, et compte bien aborder les liens entre musique et spiritualité avec le chef d'orchestre Clément Mao-Takacs. Lancés, il y a vingt ans, pour lutter contre la « méconnaissance de l'autre », ses petits volumes intemporels n'ont jamais été aussi actuels.

40 titres en avant pour les 20 ans

Le souffle de l'esprit - Actes sud- Photo OLIVIER DION

Du 6 novembre au 31 décembre, Actes Sud remet en avant plus de 40 titres du « Souffle de l'esprit » parmi lesquels A ton nom, de Damien Saez (25 000 ventes selon GFK), Lettres à un jeune danseur, de Maurice Béjart, et Dialogue avec la gravité, du chorégraphe japonais Ushio Amagatsu, les trois meilleures ventes de la collection. Outre un présentoir de table à la couleur caractéristique de la collection, d'une contenance de 25 livres, la maison met à disposition des libraires une affiche reprenant l'ensemble des couvertures, dont certaines furent illustrées de portraits en noir et blanc. Dans les plis de celle-ci sera glissé un texte de présentation de Christian Dumais-Lvowski, rappelant que « Le souffle de l'esprit » « donne à lire un éventail très large de convictions et de non-convictions », avec des auteurs de tous horizons, « aussi bien des croyants, que des agnostiques ou des athées ».

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