Cyclopédie 5 : le Comptoir à Santiago, si loin, si proche

Maryline Noël, entourée par Charlélie Lecanu et Edouard Delbende. - Photo cyclopédie

Cyclopédie 5 : le Comptoir à Santiago, si loin, si proche

Cinquième étape du tour des librairies francophones à vélo d’Edouard Delbende et Charlélie Lecanu, parrainé par Livres Hebdo, la librairie Le Comptoir, à Santiago du Chili, a tout d’une librairie de proximité française, malgré les quelque 14 000 kilomètres qui la séparent de Paris.

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Par Charlélie Lecanu, Edouard Delbende
Créé le 03.03.2017 à 12h02

Embrassez Maryline pour moi !" C’est investis de cette mission que nous prenons congé de Mónica, de la librairie française de Buenos Aires (voir Cyclopédie 4), et regardons vers Santiago, au Chili, où se trouve son homologue et amie. La tâche n’est pas gagnée d’avance : 1 500 km de ligne droite à travers la pampa venteuse, puis, en guise de récompense, les collines de la "Cordillera". Heureusement, les dix jours de pause à Buenos Aires pour les fêtes nous ont requinqués et c’est pleins d’énergie et d’enthousiasme que nous effectuons nos premiers tours de roue vers l’ouest. La sortie de la tentaculaire capitale argentine nous donne à voir les inégalités de richesse criantes qui minent le pays. Les fastueux immeubles blancs du centre-ville laissent peu à peu la place aux baraques aux toits de tôle et les voitures neuves sont remplacées par des pick-up rouillés accueillant des familles entières sur la banquette avant. Lorsque enfin la pampa s’ouvre devant nous, deux lignes droites courent vers l’horizon : la Route Nationale 7, à laquelle nous resterons fidèles jusqu’au Chili, et la voie de chemin de fer transcontinentale, désaffectée, à qui elle tient compagnie. Notre grande chance est que cette dernière a vu naître sur tout son long des petites communes qui font de parfaits points d’étape lorsque la nuit vient nous cueillir et que notre compteur affiche ses 100 kilomètres journaliers.

Col du Christ Rédempteur, à 3 850 mètres d'altitude, avec vue sur le Chili.- Photo CYCLOPÉDIE

Les effets du thé de coca

Si le vent se révèle un allié précieux dans notre cavalcade vers le soleil couchant, les routiers restent insensibles au charme de la "mobilité douce" et sur une Nationale 7 dépourvue de bas-côté nous contraignent bien souvent à de brusques sorties de route pour éviter de nous faire caresser les flancs lors de dépassements peu courtois.

A notre grande surprise, nous survivons, et, après un bon millier de kilomètres sur le fil, s’offrent enfin à notre regard les neiges éternelles de la cordillère des Andes. Nous filons à travers les vignobles de la région de Mendoza, réputés parmi les plus beaux d’Amérique latine, mais nos yeux n’en ont que pour cette immense dorsale qui devient plus majestueuse à chaque coup de pédale. Lorsque la route commence à monter, nous nous étonnons de ne pas voir notre allure diminuer. Notre cerveau doit être trop occupé à assimiler la magnificence des paysages pour recevoir les premiers signaux de douleur de nos jambes. A moins que ce ne soit l’effet du thé de coca dont nous avons hérité les secrets des chauffeurs routiers argentins - maigre compensation en regard de ce qu’ils nous ont fait subir. S’ensuivent cinq jours de montée à travers des vallées rocailleuses aux couleurs minérales inconnues pour nous, plus habitués aux verts alpages savoyards. Ici, des parois rouge cramoisi renferment des gisements ocres, là un pan de montagne vert d’eau s’achève par un pic comme peint d’argent. L’ascension s’achève par une trentaine de lacets de terre qui nous déposent, haletants, devant l’immense statue du Christ Rédempteur des Andes.

A 3 850 mètres d’altitude, le colosse a un pied en Argentine et l’autre au Chili. Il marque un lieu symbolique dans l’histoire des deux pays, puisque c’est par ici qu’est passé en 1817 le libérateur argentin San Martin pour aller émanciper du joug espagnol ses frères chiliens. Epuisés mais fiers, nous nous félicitons de célébrer à notre manière la commémoration du bicentenaire du "Cruce de los Andes". Nous battons des records de vitesse en descendant du côté chilien, dans un spectacle de verdure bien différent de son pendant argentin, et rejoignons rapidement la capitale. Santiago est verte et souriante au cœur de l’été, mais nous en remettons la visite à plus tard. Nous nous rendons directement à la librairie Le Comptoir rencontrer sa propriétaire et gérante Maryline Noël, et honorer notre promesse faite trois semaines plus tôt.

"Eloignée, mais pas isolée"

Amoureuse du Chili, où elle est venue s’installer au début des années 1990, juste après la fin de la dictature de Pinochet, Maryline Noël a considéré que vendre des livres en français était la meilleure façon d’assurer les moyens de son existence sans perdre ses attaches avec la culture française, tout en mettant à profit son amour "dévorant" pour les livres. Le Comptoir est d’abord né sous la forme d’une "librairie en chambre" de livres pour la jeunesse, qu’elle montait chez elle à la demande de ses premiers clients, parents de l’Ecole française où étudiaient ses enfants. Ce qui frappe en entrant dans le petit local qu’elle occupe désormais, au cœur d’un centre commercial gentiment désuet du quartier huppé de Vitacura, c’est l’impression d’être dans une librairie de quartier en France. En plus des romans, tous les genres y ont leur place : du beau livre aux sciences sociales et de la jeunesse aux loisirs créatifs, dont les Chiliens sont extrêmement friands. Cette impression est renforcée par la présence exclusive d’ouvrages en français, choix des débuts sur lequel la libraire n’est jamais revenue.

Maryline Noël l’admet volontiers, le choix de ne vendre que des ouvrages en français dans un pays qui, comme la quasi-totalité de ceux que nous avons visités jusqu’à présent, se tourne vers l’Anglais et voit le nombre de francophones chuter, est un sacerdoce. Malgré l’aide "salutaire" du Centre national du livre, de la Centrale de l’édition et du Bureau international de l’édition française, elle n’a d’autre choix que de renouer régulièrement avec l’itinérance des premiers jours pour assurer la survie de son commerce. Une fois par mois, Maryline et sa collègue Mathilde - on n’ose dire employée tant les relations des deux femmes sont amicales - portent la librairie hors les murs en s’établissant le temps d’une journée dans une des cinq écoles françaises du pays. Si elles se passeraient bien des nuits de bus et de la manutention de cartons, les deux libraires ne se découragent pas et ne retiennent de ces escapades que la joie de retrouver des clients fidèles auxquels elles proposent deux fois par an, aux confins d’un pays de 4 000 kilomètres de long, une nouvelle sélection de livres de poche choisis avec soin.

Depuis les premiers jours où les clients se comptaient sur les doigts d’une main, la libraire a gardé une proximité incroyable avec ses clients, en grande majorité des habitués. Elle les appelle aujourd’hui tous par leur prénom et fait même à certains la faveur d’ouvrir pendant ses congés estivaux lorsque le besoin de lire leur devient insupportable. Ce rapport de confiance particulier a aussi été à la base de son idée de "box" personnalisée, lancée pour les 20 ans de la librairie et qui fait aujourd’hui le bonheur des vingt-cinq inscrits. Le principe est relativement simple : l’intéressé remplit un questionnaire pour déterminer son profil de lecteur, en fonction duquel il recevra à dix reprises durant l’année un roman sélectionné par la libraire. Si elle confesse que cela lui prend énormément de temps, Maryline Noël met un point d’honneur à ce que l’ouvrage se situe à chaque fois, par son style ou par son thème, à la frontière de la "zone de confort" de l’abonné.

Membre active de l’AILF

En plus de la relation exceptionnelle qu’elle entretient avec ses clients, la libraire confie garder une motivation sans faille malgré les épreuves, grâce à la solidarité et l’amitié qui règnent entre les libraires français et francophones par-delà les frontières. Très impliquée au sein du prix littéraire de coups de cœurs de libraires Libr’à nous en dépit de l’éloignement géographique des autres libraires, elle est aussi membre active de l’Association internationale des libraires francophones. L’appartenance à cette "grande famille de libraires" compte énormément pour elle, qui se décrit avec plaisir comme "éloignée mais pas isolée". Un sentiment qu’elle nous fait partager lors de la semaine passée auprès d’elle : éloignés de chez nous, mais comblés par sa douceur et son humour désopilant, certainement pas isolés. Entre sa librairie de quartier et sa table toujours garnie de plats de nos contrées, nous apprécions cette petite semaine au goût de France à sa juste valeur avant d’entamer, de l’autre côté du Pacifique, un périple de 4 000 km en territoire de langue inconnue.

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