17 octobre > Essai France

C’est un drôle de livre que voilà. Par son auteur, d’abord : partisan de l’hypnose, ami d’Eluard et mascotte de Breton, René Crevel est l’une de ces étoiles filantes de la littérature, et a laissé derrière lui plusieurs romans et articles qui témoignent d’une verve et d’un esprit hors pair. Mais le corps n’était pas à la hauteur de l’esprit, et c’est depuis les sanatoriums suisses que Crevel tentera d’élaborer son œuvre.

Celle-ci est déjà bien publiée ; c’est ce qui donne au présent ouvrage, édité scrupuleusement par Alexandre Mare, cette drôle de forme : 150 pages de correspondance, suivies de 150 autres de roman. On trouve quelques lettres à Tzara ou à Klaus Mann, mais la plupart des missives sont intimes. Elles présentent néanmoins l’intérêt de montrer Davos et ses sanatoriums, mythique décor de La montagne magique, sous son jour réel : un peu sordide et très ennuyeux. La lecture de ces lettres suscite une profonde sympathie et beaucoup de mélancolie pour cet homme aimant et enthousiaste, toujours à la merci de son corps malade qui finira par triompher de lui. Le roman qui suit est lui aussi un drôle d’objet : Crevel l’a rédigé principalement au sanatorium et n’a jamais réussi à le faire publier. Il l’a utilisé comme support pour écrire Les pieds dans le plat, qui paraîtra en 1933, orienté par le combat contre le fascisme. Cet Arbre à méditations est touffu, ramifié. Tour à tour élégiaque, grinçant et potache (très bons calembours en stock pour les amateurs), il passe du discours au dialogue, à la fable, à l’autofiction. Les récits s’imbriquent, Mme de Maintenon se crêpe le chignon avec la femme d’Anatole France, un hippocampe côtoie un psychiatre et une chanteuse de cabaret… Et l’arbre, c’est Crevel, le dada coincé au sanatorium. Un ensemble bizarre mais rafraîchissant, donc. En 1927, dans L’esprit contre la raison, il écrivait que « nos visions inquiètes, voilà justement où nous retrouvons en nous ce qui reste de grandeur […] et cette possibilité d’errer ne va pas sans des nécessités de batailles ». Mettons qu’aux sanatoriums d’hier et d’aujourd’hui le combat continue. Fanny Taillandier

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