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Le voilà enfin, ce gros roman qui valut à son auteur, enfant chéri des lettres israéliennes (Nir Baram, 37 ans, bonne gueule, tête bien faite, fils et petit-fils de ministres travaillistes), un succès comparable à celui que reçut Les Bienveillantes en France. Pour la première fois sans doute, un romancier israélien abordait le thème de la Seconde Guerre mondiale, vue non du côté des victimes, ni même des bourreaux, mais de ces collaborateurs « de circonstance », de cette zone grise du laisser-faire, par laquelle l’abjection fait son nid dans l’Histoire. Quatorze traductions dans le monde plus tard, que faut-il penser de ce Jeu des circonstances à propos duquel la critique enthousiaste en a appelé aux mânes de Dostoïevski ou de Chalamov ?
Ce serait donc l’histoire de deux inconséquences. Voilà d’abord Thomas, un jeune homme bien sous tous rapports, qui dans le Berlin de 1938 croit moins à l’idéologie qu’aux mirages de la publicité et de la consommation, à l’entreprise américaine qui l’a récemment embauché, à l’ineffable beauté des marchés. Aussi doué que vain, Thomas s’embarrasse moins de scrupules que de névroses (le souvenir de son père brisé par la crise, de la maladie de sa mère, le désir d’exil de sa psychiatre juive…). Voici ensuite, à Leningrad, Alexandra, fille d’intellectuels et de poètes confits dans leur « statut » de réprouvés. Elle n’aime personne si ce n’est Kolia, son jeune frère, et la puissance fallacieuse de la dénonciation auprès du NKVD stalinien. Bien ou mal, il faut vivre en ces heures où la mort mène la danse. Thomas et Alexandra, passagers clandestins de l’Histoire, s’y essaient jusqu’à leur rencontre, à Brest-Litovsk en 1941.
A la lecture de ce Jeu des circonstances, on songe aux thrillers métaphysiques d’un Jorge Volpi. Baram mène son affaire romanesque de main de maître. En fait de livre d’Histoire, le tableau qu’il nous présente est aussi celui de notre aveuglement, de notre indifférence d’aujourd’hui.
Olivier Mony

