5 septembre > Roman France

Gaëlle Obiégly- Photo CATHERINE HÉLIE/GALLIMARD

Dans son nouveau roman, Gaëlle Obiégly a mis tous les noms propres en minuscules. Ainsi « las vegas », « zidane », « adam », « king kong », « dublin »… sont comme des noms communs, des choses qu’on saisit puis qu’on lâche, qui circulent… Seul, « Mon Prochain », cet Autre si loin si proche, et qui donne le titre à l’ouvrage, est affublé de majuscules. Il ou elle incarne quelqu’un dont la proximité n’empêche pas l’insondabilité, un peu comme ces amis Facebook jamais rencontrés dont on connaît le moindre goût ou le dernier caprice mais dont on ignore tout au fond. Mieux, on peut les approcher, les toucher, sortir avec, ça n’empêche, ils demeureront inconnus. L’héroïne d’Obiégly, reporter précaire et réceptionniste intérimaire, les rencontre au gré d’une itinérance qui la transporte du désert du Nevada à un zoo dublinois en passant par le pavé parisien… Ses « Prochains », c’est l’altérité qui permet à la narratrice d’éprouver le réel : « Ma vie se constitue par l’observation de celles des autres. J’existe dans le creux qu’ils me laissent. De la même manière que je glisse mon corps dans les vêtements dont ils ne veulent plus, j’emprunte des voies insignifiantes, méprisables, condamnables que dorénavant je choisis. Mon Prochain est un champ d’expérience. »

Décor d’Amérique « aux odeurs de frites et de barbe à papa », traversée des paysages désertiques de « l’extrême-occident », affaire d’ado qui fugue, et aussi de kidnapping… Le huitième livre de Gaëlle Obiégly débute à la manière d’un road novel plein de suspense. Mais ne s’attendre à aucune histoire, ou alors à une myriade d’histoires, d’anecdotes, de souvenirs, de vies rêvées… Foin de la fiction scénarisable ! L’auteure du Vingt et un août n’est pas du genre à vous ficeler une intrigue, elle n’aime rien de mieux que de vaquer d’un sujet à un autre, en explorant l’infra-mince qui sépare le non-sens de la raison : « Il est dans mon caractère de passer du coq à l’âne et ne pas poser les bonnes questions. » Gaëlle Obiégly, c’est le parti pris des petites choses - la sensibilité qui se niche dans les détails, la cocasserie du quotidien. L’ironie chez elle est subtile, l’écrivaine n’est pas tant mordante que mordillante, et ses pensées « à haute voix », apparemment incongrues, vous tirent un sourire en coin.

Mon Prochain est une réflexion profonde sur le réel, à savoir soi-même et tout ce qui résiste autour. Gaëlle Obiégly discute de l’âge des animaux Une souris vit vingt-cinq fois plus longtemps qu’une mouche… »), raconte la fois où, à l’école, on lui a demandé de faire un arbre généalogique. Sous l’anodin récit se glissent de vraies questions sur le temps, vieillir, et forcément la mort. Elle évoque la disparition de son père à l’âge de 44 ans, le viol d’une camarade, le fait qu’elle n’ait pas eu d’enfant. Génération, sexualité, mortalité, tout est lié. Au cœur du livre, une interrogation sur son métier : pourquoi écrire plutôt que pas. La narratrice fait plusieurs fois référence à son amie « gaëlle » (sic), auteure qui ne vend pas. Normal, être écrivain n’est pas une profession, plutôt une manière de voir et d’être. Une manière de liberté, en somme. Sean J. Rose

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