Eduardo Antonio Parra, « El Edén » (Zulma) : L'âge des ravages

Eduardo Antonio Parra - Photo © MARCELO URIBE

Eduardo Antonio Parra, « El Edén » (Zulma) : L'âge des ravages

Eduardo Antonio Parra parvient avec brio à s'acheminer vers l'enfer mexicain. Que signifie l'amour face à une guerre interminable ?

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Par Kerenn Elkaim,
Créé le 03.05.2021 à 16h00,
Mis à jour le 04.05.2021 à 15h07

« On a beau faire taire les souvenirs, ils laissent un vide que rien ne peut combler. » Tel est le constat glaçant de deux hommes noyant leur chagrin dans les émanations d'alcool. Ils tentent de contenir leurs émotions, mais celles-ci les envahissent sans prévenir. L'ivresse n'étouffe ni leur tristesse ni leur détresse. Un lien impalpable les unit : El Edén, un nom trompeur qui n'a rien d'édénique. Ce lieu symbolique contient à lui seul toute l'horreur qui sévit au Mexique. Un pays gangrené depuis trop longtemps par une violence étouffée qui explose dans une littérature audacieuse, comme celle d'Eduardo Antonio Parra. Prix Antonin Artaud 2009, il offrait déjà un condensé d'injustices dans son recueil de nouvelles Les limites de la nuit. Ici, il imagine la confrontation entre des êtres broyés par la vie. Soit un ancien professeur de littérature solitaire et le jeune Darío, qu'il a connu enfant. « Chacun vit l'enfer à sa façon. Notre souffrance n'est pas partageable. Certains d'entre nous la bloquent, d'autres la fuient. Les plus chanceux parviennent à l'oublier. » Ce n'est pas leur cas, puisque ces exilés ont dû fuir leur petite ville il y a huit ans. « El Edén tout entier empestait le sang, la poudre, la mort... » Ce drame les poursuit, y compris dans le bruit des explosions. Grâce aux confidences effrénées des protagonistes, on saisit les graines de la haine. L'ensemble de la cité semblait construit sur un système où régnait le chantage, le pouvoir, l'argent et la peur. Un monde qui n'est pas sans rappeler celui de l'Italien Roberto Saviano. Comment qualifier un conflit entre narcotrafiquants et guérilleros, prêts à tout détruire pour le plaisir d'une victoire éphémère ? « Cette guerre bouleverse les convictions, les traditions, les comportements, les tendances, voire les désirs et les espoirs. »

Malgré ce climat ambiant, les habitants tentaient de suivre leurs idéaux ou leurs rêves. Ainsi, Darío s'accrochait à un amour naissant. Ah Norma, il pourrait en parler des heures ! Le visage de sa bien-aimée disparue ne cesse de le hanter. Avec elle, l'adolescent a découvert les palpitations du corps et du cœur. Cet érotisme intense nous permet de respirer face au cauchemar dévastateur. Tous les repères ont été brouillés, si ce n'est la nécessité de survivre. Pris dans leur quotidien, les habitants n'ont pas vu venir les rafales de tirs, les grenades ou les assassinats impitoyables. Comme si la nature animale de l'homme reprenait toujours ses droits. « Quand on voit les cadavres de ses amis, de ses proches, les tripes à l'air, on doit essayer de devenir quelqu'un d'autre. Voilà ce que je suis maintenant, professeur. Une ruine. Un fantôme. Comme El Edén. » Ces visions traumatiques ont arraché Darío aux siens. Depuis, il ne cesse de les chercher. La beauté de ce roman fracassant se situe justement dans ce tango entre Éros et Thanatos. L'amour et le pire s'affrontent et se déchirent. Le livre se veut aussi une charge politique contre le gouvernement et ceux qui sont censés protéger ces innocents qui ne demandaient qu'à vivre.

Eduardo Antonio Parra
El Edén Traduit de l'espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo
Zulma
Tirage: 4 500 ex.
Prix: 21,80 € ; 336 p.
ISBN: 9791038700048

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