Le livre, partout. Et les moyens d'en vivre décemment. Les attentes des professionnels vis-à-vis de leurs équipes municipales semblent plutôt simples. Mais la concrétisation de cet idéal s'avère complexe. Quelques dispositifs légaux existent pour permettre un soutien municipal au livre, mais ceux-ci sont relativement récents eu égard à la longévité de la filière - et parfois encore bien méconnus de la part des élus. Outre la prise en compte de ces textes réglementaires, les professionnels souhaitent un engagement plus affirmé.
Maintenir les budgets
La loi Robert préconise la gratuité de « l'accès aux bibliothèques municipales et intercommunales » et de « la consultation sur place de leurs collections ». L'Association des bibliothécaires de France (ABF) milite également pour la gratuité d'emprunt. Laquelle n'est pas encore de mise dans toutes les villes puisque, selon les dernières données disponibles, seules 57 % des bibliothèques territoriales la pratiquaient en 2021.
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Consciente des enjeux budgétaires, l'ABF promeut aussi la mise en réseau des équipements afin de favoriser la mutualisation des moyens, notamment à l'échelle intercommunale, mais aussi la construction de nouveaux établissements. « Une médiathèque peut remplir un éventail de missions qui dépassent le livre en étant aussi ludothèque, auditorium, salle de spectacles ou lieu de programmation. Construire un nouvel équipement peut presque permettre des économies d'échelle », plaide la directrice de l'ABF Hélène Brochard. « À travers le budget accordé aux médiathèques, on soutient tout un écosystème. Ne pas baisser les budgets d'acquisition, c'est soutenir les librairies indépendantes du territoire. Ne pas amputer ceux de médiation culturelle, c'est soutenir les compagnies artistiques locales, les petits et moyens éditeurs, les autrices et les auteurs », poursuit-elle.
Miser sur la proximité
D'autres pistes sont accessibles pour soutenir l'ensemble des acteurs et actrices du livre, lesquels sont notamment avides de mise en relation. Les maisons demandent en particulier à être mieux connues des établissements de lecture publique et plébiscitent les lieux de création soutenus par les communes. À Strasbourg, les éditions 2042 sont par exemple installées au Garage Coop, un lieu de création coopératif et artistique loué à la ville. Sur le sujet de la création, les collectivités peuvent aussi associer les auteurs et autrices installées sur leur territoire à des programmes d'éducation artistique et culturelle (EAC) ou veiller à conditionner leur soutien à des manifestations proposant une juste rémunération des intervenants. Avant toute chose, les personnes interrogées souhaitent que leur activité professionnelle soit soutenable et durable.
La médiathèque de Fontenay-aux-Roses.- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Les communes peuvent justement les y aider en se saisissant des outils existants. Parmi ceux-ci : les marchés publics dont les libraires aimeraient qu'ils soient destinés en priorité à des enseignes indépendantes de proximité, et la loi Darcos adoptée en 2021. Cette dernière permet notamment aux communes et intercommunalités d'attribuer des subventions aux librairies indépendantes. « Les villes peuvent aussi préempter des locaux vacants et proposer des loyers décents pour accueillir de nouvelles enseignes », relève Cécile Bory, directrice de la librairie Georges (Talence) et présidente de Librairies indépendantes en Nouvelle-Aquitaine (Lina).
Quand les communes donnent un coup de pouce au lancement, le soutien n'est pas toujours pérenne. À la création de La Bulle Ludivresque (Fismes) en février dernier, le cofondateur Emmanuel Romain a bénéficié d'un accompagnement gratuit pendant six mois. À son terme, l'enseigne devait signer un bail commercial 3/6/9. Finalement, la ville a proposé un bail précaire que le gérant refuse de signer, considérant que « cela ne correspond pas aux engagements pris ». Les villes possèdent aussi le pouvoir de préserver les commerces en centre-ville et de veiller à l'implantation des enseignes pour éviter un rapport de force déséquilibré entre les zones commerciales et les cœurs de ville.
Facilités logistiques
Si le soutien économique représente un important levier, il n'est pas le seul. Les municipalités peuvent par exemple « valoriser leurs commerces locaux et les offres culturelles dans leur journal municipal ou leur site Internet », avance Aude Farès, cogérante du Chameau sauvage (Toulouse) et membre du Collège décisionnaire de l'Alido. Cet accompagnement peut également prendre la forme de mise à disposition d'espaces ou équipements publics.
À Vienne, la librairie Lucioles collabore notamment avec l'office du tourisme pour organiser certaines rencontres. « Pour que cela fonctionne, il faut avoir une dizaine de numéros de téléphone et être capable d'appuyer sur tous les boutons : services du patrimoine, médiathèques, théâtre municipal, office du tourisme... », observe le cogérant de l'enseigne Alain Bélier. À la mise à disposition de salles et de mobilier peut s'ajouter le personnel municipal. La librairie Le Neuf (Saint-Dié-des--Vosges) en bénéficie par exemple dans le cadre de plusieurs événements. Son gérant, Olivier Huguenot, aurait aimé franchir un pas supplémentaire en signant une convention avec la ville afin de pérenniser ce soutien. « Cela ne s'est pas fait », indique-t-il toutefois.
Soutien pérenne
Faute de cadre établi, subventions et aides matérielles ne sont jamais acquises. « Chaque année, on monte au créneau pour maintenir la subvention accordée à la Fête du livre de Quiberon », souligne Alexandre Cavallin, gérant de la Librairie de Port Maria et organisateur de la manifestation en partenariat avec une association. Cette quête de soutien pérenne est exprimée dans tous les métiers. L'ABF milite pour la signature de chartes « afin que la responsabilité des bibliothécaires dans la gestion de leur collection et leur liberté de programmation culturelle soient préservées », indique Hélène Brochard. « Comme le montre l'exemple de nos collègues américains, la censure peut vite arriver », pointe-t-elle.
Et alors que les actes de violence se multiplient à l'encontre des librairies, « les municipalités doivent prendre position au nom de la liberté d'expression, insiste également Frédéric Porcile, gérant d'Esprit BD (Clermont-Ferrand) et coprésident de l'association Chez mon libraire. Elles doivent faire preuve de vigilance et accorder leur soutien aux libraires qui font face à ces actions violentes ».

