Interview

« Enquête de sens » : histoire d’une coédition entre le Seuil et Mediapart  

Le journaliste, Michaël Hajdenberg et l'éditrice Mireille Paolini - Photo DR, Olivier Dion

« Enquête de sens » : histoire d’une coédition entre le Seuil et Mediapart  

Lancée en mai 2023, « Enquête de sens » est une collection codirigée par une maison d’édition et un titre de presse. Aujourd'hui parait au Seuil un troisième volume, #MeToo, Le combat continue, qui réunit 18 signatures de Mediapart sur le sujet. Explications d'une création éditoriale à part. 

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Par Marie Fouquet,
Créé le 20.10.2023 à 07h16 ,
Mis à jour le 20.10.2023 à 11h52

Les éditions du Seuil et le journal Mediapart ont créé la collection « Enquête de sens », en mai 2023. Deux titres sont déjà parus : La Haine ordinaire, Des vies percutées par le racisme, dirigé par Mathilde Mathieu et Mediapart, 15 grandes enquêtes, dirigé par Fabrice Arfi et Michaël Hajdenberg (coresponsables du pôle Enquête de Mediapart), à l’occasion des 15 ans du journal.

Le troisième, #MeToo, Le Combat continue, dirigé par Lénaïg Bredoux (codirectrice éditoriale et responsable aux questions de genre), parait ce vendredi 20 octobre. Rencontre avec l’éditrice Mireille Paolini et le journaliste Michaël Hajdenberg qui nous expliquent les conditions et les enjeux de cette coédition.

Livres Hebdo : Comment est née l’idée de transformer des enquêtes Mediapart en livres ?

Michaël Hajdenberg : On écrit beaucoup d’articles et suivons l’actualité au quotidien. Les lecteurs, les auditeurs, on le sait, sont débordés par l’information. Tous les jours une nouvelle en chasse une autre. C’est important de savoir appuyer sur pause et expliquer ce que l’on a voulu faire, en quoi ça fait sens. Certains sujets sont vite oubliés et ce n’est pas grave. Mais il y en a d’autres qui nous tiennent particulièrement à cœur et dont on estime qu’elles peuvent avoir un impact sur la société. Faire un livre et s’associer au Seuil, c’est justement se donner l’opportunité d’expliquer pourquoi nos enquêtes font sens, et d’en garder une trace sur la durée.

Pourquoi avoir commencé cette coédition sur le racisme ?

Mireille Paolini : L’idée était de choisir des thèmes communs à Mediapart et au Seuil. Il nous a semblé que la question du racisme, qui avait été traitée de façon quotidienne dans Mediapart, l’avait été sous un angle assez nouveau. Les journalistes de Mediapart racontent comment le racisme peut marquer des vies et les transformer. Cet angle est intéressant d’un point de vue éditorial, et c’est un sujet qui mérite toujours d’être traité, évidemment. Avec l’arrivée des députés RN à l’Assemblée, on a jugé important de documenter cette période dans un livre et de donner une assise et une profondeur au sujet. Et il y a une forme de cohérence car il s’agissait de chroniques, de rendez-vous suivis sur Mediapart. Donc il a été facile de l’ordonnancer en livre, avec à la fois cette matière première extrêmement riche de Mediapart, les enquêtes publiées, mais aussi un éclairage par un historien, un sociologue, qui donne une profondeur aux propos.

Michaël Hajdenberg : C’est un thème qui nous tient à cœur. Dans le climat actuel, il nous parait important de montrer la réalité de ce qu’il se passe en France. On associe parfois Mediapart aux grandes enquêtes, mais on fait aussi des reportages, c’est une facette moins connue par le public. C’est la première fois que Mediapart fait un livre de ce type, de reportages, de chroniques. On a essayé de raconter, au quotidien, comment était vécu le racisme. C’est un angle qu’on voit peu à la télévision ou dans les médias traditionnels. Parfois, le racisme ordinaire est banalisé, comme si ce n’était pas la peine de le raconter, ou comme si, par lassitude, on se disait « On ne peut rien y faire, du racisme, il y en a toujours eu ». Et bien non, ça a en fait des conséquences très importantes sur la vie des gens. On sait aussi que les violences sexuelles peuvent changer la vie d’une personne, tout comme être victime d’un acte raciste, une discrimination, d’un propos, d’une agression peut changer la vie d’une personne. On avait envie de donner à ce sujet la place qu’il mérite, et de le développer au long.

« Quelque chose de nouveau à la presse française »

Dans ces livres, vous montrez aussi une méthodologie, des façons de procéder en journalisme de manière artisanale. Pourquoi cette volonté de traduire son métier ?

Michaël Hajdenberg : Les gens se font une idée de la façon dont travaillent les journalistes, qui est parfois très éloignée de la réalité. À Mediapart, on nous reproche de plaquer une idéologie dans nos enquêtes. On ressent cela comme une injustice car très éloigné de notre démarche journalistique. C’est important pour nous, dans le rapport qu’on essaye de créer avec nos lecteurs, de leur expliquer comment on travaille, pourquoi on fait ce travail, comment on commence un reportage, une enquête, quels sont les doutes que nous traversons, les obstacles, comment on les surmonte ou pas, qu’est-ce qu’on publie ou pas, qu’est ce qui fait qu’on va publier ou pas, quelles sont les précautions que l’on prend... La fabrique de l’information fascine, et les lecteurs ont parfois l’impression d’être manipulés, instrumentalisés, ou qu’on leur cache des choses.

Mireille Paolini. Depuis sa création il y a 15 ans, Mediapart a apporté quelque chose à la presse française : des méthodes, des combats, des sujets qui étaient sous-traités et qu’ils ont mis au-devant de la scène médiatique. On a d'abord connu Mediapart avec leurs grandes enquêtes financières ou de grands scandales. Pour leurs articles sur le racisme et les violences sexuelles, ils ont appliqué les méthodes de l’enquête financière à des sujets sociaux, ou qui touchent à des minorités, des milieux sociaux modestes, des femmes. C’est la force de Mediapart et de la collection : montrer qu’il y a des sujets qui doivent être traités avec la même importance que des sujets sur la finance, la corruption.

Vous avez été les premiers à enquêter sur #MeToo en France, dont le livre parait le 20 octobre…

Michaël Hajdenberg. Pour ce qui est des affaires politico-financières, on n’a rien inventé, il n’y a pas de méthode particulière. En revanche, en ce qui concerne #MeToo, je pense que Mediapart a apporté quelque chose de nouveau. Comment peut faire une enquête sur ce sujet ? La révélation de l’affaire Weinstein a produit un bouleversement beaucoup plus important. Mais avant cela, Lénaïg Bredoux travaillait sur ce sujet depuis 2013. À partir de 2016 et de l’affaire Denis Baupin, une méthodologie a été inventée. Ça ne s’est pas fait du jour au lendemain, mais enquêtes après enquêtes. Au départ, on se disait que pour sortir une enquête, il fallait au moins quatre témoignages on et quatre témoignages off…  Mais on s’aperçoit, comme dans toutes les autres enquêtes, que ça explose, que c’est au cas par cas. Il ne s’agit pas de se dire que ce qu’il s’est passé dans une pièce entre deux personnes ne pourra jamais être prouvé et que l’intime rendrait impossible l’enquête journalistique. Peu importe ce qu’en pensent la police et la justice : nous, en tant que journalistes, on va vous raconter quelque chose, recouper, documenter, retrouver des carnets intimes, des témoins ou des gens à qui ont été racontées les histoires à l’époque où elles se déroulaient. Tout cela a créé une forme de méthodologie, affinée année après année, et qu’on retrouve quasiment dans toutes nos enquêtes sur les violences sexuelles.

Pourquoi est-ce important de conserver un esprit d’autocritique dans sa pratique journalistique ? Est-ce que le format livre permet cela aussi ?

Michaël Hajdenberg. On est assez critiqués par l’extérieur. Et parfois, on trouve ça injuste. Parfois on répond de manière outrée ou agacée sur les réseaux sociaux, parfois on rétablit des vérités, mais il y a aussi ce besoin d’exposer notre travail calmement, posément. Je pense, j’espère en tout cas, que notre travail parle pour nous et que les lecteurs perçoivent le sérieux que l’on met dans nos enquêtes ou nos reportages. Les scrupules qu’on a, le respect du contradictoire, c’est-à-dire de bien interroger les personnes mises en cause. Ce n’est pas toujours le cas dans le journalisme. Pour répondre aux reproches parfois injustes et mensongers adressés à notre travail, on a envie d’expliquer comment on s'y prend.

Mireille Paolini. Ce sont toujours les mêmes critiques qui ressortent sur Mediapart comme leur supposé excès de transparence, ou leur supposée haine des puissants. Ce qui me frappe, pour connaitre plusieurs médias, et bien, c’est le temps que s’accorde Mediapart pour une enquête. Il y a un travail de très longue durée, et ça se sent notamment dans les enquêtes sur #MeToo. On s’en rend compte dans la restitution. Des dizaines de témoins sont vus, parfois des témoins qui vont être « inutiles » pour l’enquête, mais tout est vérifié. De fait, ils sont très peu attaqués. Et il n’y a quasiment pas de procès, alors que beaucoup de personnes hurlent quand une enquête Mediapart sort. Résultat des courses : il n’y a pas de poursuite. Ça prouve le sérieux du travail. La méthode de vérification, de recoupement des témoignages de Lénaïg Bredoux sur des sujets de violences sexuelles, qui parfois pourraient être traités sur un mode plus sentimental ou éruptif, est à ce titre exemplaire. J’en bénéficie car c’est ce même sérieux qu’on retrouve dans le livre de Lénaïg Bredoux ou dans les 15 enquêtes. Il y a une trace du temps dans ces enquêtes. Parce qu'elles sont ultra approfondies, qu'elles disent quelque chose qui fait sens sur la longue durée, on arrive à en faire un livre. Six mois, un an après, elles font encore sens. Il n’y a pas le côté « écume » de l’actualité, et c’est pour ça qu’on arrive à en faire une collection. Sinon ce serait impossible.

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