Lui-même né à Tokyo, mais bien installé depuis plus de vingt ans en Grande-Bretagne, où il a fait ses études de graphisme et travaillé dans l’animation, Fumio Obata se projette dans un personnage féminin pour restituer le déchirement intime de l’expatrié. Yumiko a quitté un Japon où les femmes peinent à se réaliser professionnellement et s’épanouit à Londres, où elle travaille comme graphiste et vit avec un Anglais. Mais le séjour auquel elle est soudain contrainte dans son pays natal pour les funérailles de son père, mort accidentellement au cours d’une randonnée en montagne, va ébranler ses certitudes.
Après des années en Europe, les codes sociaux, les rites funéraires japonais paraissent presque exotiques à la jeune femme, qui n’est pas décalée seulement par le jetlag. Celle-ci retrouve à Tokyo, avec son frère et ses neveux, les ambiances et les lieux familiers de son enfance. Cependant, dans une atmosphère aigre-douce, elle a le sentiment de jouer un rôle de composition comme dans le théâtre du nô. Elle se sent aussi coupable vis-à-vis de son père qu’elle a quitté, à l’instar de sa mère qui a choisi le divorce pour pouvoir se réaliser, à Kyoto, comme professeure d’université. Ses dix jours entre Tokyo et Kyoto montrent une Yumiko écartelée.
Posant des couleurs très douces sur un dessin fin et sensible, l’auteur, remarqué pour L’incroyable histoire de la sauce soja (La Pastèque, 2012), réalisé en français après un séjour en résidence à la Maison des auteurs d’Angoulême, fait affleurer le trouble croissant de la jeune femme dans un style merveilleusement syncrétique. Fumio Obata mêle harmonieusement les influences du manga et de la bande dessinée européenne pour tracer les contours d’une identité hybride.
F. P.
