Récit/France 10 octobre Nastassja Martin

Ce n'est pas la femme qui a vu l'ours. Elle l'a véritablement « rencontré ». Ou plutôt ils se sont rencontrés. Et de leur lutte en corps à corps, le 25 août 2015 « quelque part dans les montagnes du Kamtchatka », Nastassja Martin est sortie blessée mais en vie. L'ours aussi. Une rencontre de hasard mais loin d'être fortuite dans la toundra d'altitude à l'extrême Est de la Russie, le terrain de cette anthropologue française de 33 ans, disciple de Philippe Descola, spécialiste des peuples des régions subarctiques et auteure d'une monographie sur les Gwich'in, Les âmes sauvages. Face à l'Occident la résistance d'un peuple d'Alaska (La Découverte, 2016).

Récit stupéfiant, troublant comme un conte archaïque, Croire aux fauves est une histoire de franchissement de frontières, d'effacement des limites, de porosité entre les mondes, humain et non humain entre autres. Le terrain devient ici le corps. Il ne s'agit pas seulement de soigner, de reconstruire mais d'advenir, autre. « C'est une naissance, puisque ce n'est manifestement pas une mort ». Une naissance par hybridation, par métamorphose. Après le « baiser de l'ours », note-t-elle en regardant son visage mordu et recousu, « je ne me ressemble plus et pourtant je n'ai jamais été aussi proche de ma complexion animique ; elle s'est imprimée sur mon corps, sa texture reflète à la fois un passage et un retour ».

L'incroyable aventure de Nastassja Martin commence juste après le violent face-à-face, dans l'attente lucide des secours au pied d'un volcan loin de tout. Puis la voilà seule et consciente dans un hôpital militaire russe, bientôt rejointe par ses deux familles, sa mère et son frère, mais aussi certains membres de la communauté Evène chez qui elle vit depuis des mois. Quelques semaines plus tard, après plusieurs opérations, à l'hôpital de La Salpêtrière, à Paris, où elle a été rapatriée, à la psychologue qui affirme que « le visage c'est l'identité », elle voudrait pouvoir expliquer qu'« (elle) collecte depuis des années des récits sur les présences multiples qui peuvent habiter un même corps pour subvertir ce concept d'identité univoque, uniforme et unidimensionnel ». Chez Daria l'Evène, la mère de famille veuve, chef d'un clan de chasseurs pêcheurs retourné vivre en autarcie quasi totale dans la forêt après la chute de l'Union soviétique, dans cette yourte où la jeune femme repartira se réfugier comme dans une tanière, en convalescence, elle est « Nastia » surnommée « Matukha » qui signifie ourse, ces fauves qui peuplent ses nuits. Après le combat, elle deviendra « Miedka » ainsi qu'on appelle les personnes « marquées par l'ours qui ont survécu à la rencontre » : celle qui vit entre deux mondes, moitié humaine, moitié ours. Une place rêvée mais compliquée pour celle qui « écrit depuis des années autour des confins, de la marge, de la liminarité, de la zone frontière, de l'entre-deux mondes ; à propos de cet endroit très spécial où il est possible de rencontrer une puissance autre, où l'on prend le risque de s'altérer, d'où il est difficile de revenir. Je me suis toujours dit qu'il ne fallait pas se laisser prendre au piège de la fascination ». De ce livre hybride né des carnets de terrain dont le « cahier noir » nocturne à « l'écriture automatique, immédiate, pulsionnelle, sauvage », on sort ébranlé. Et fasciné. 

Nastassja Martin
Croire aux fauves
Verticales
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 12,50 euros ; 152 p.
ISBN: 9782072849787

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