Léna Moukhina a 16 ans. Elle écrit son journal, elle raconte ses petits frissons de lycéenne, son existence insouciante avec sa tante et une dame âgée nommée Aka. Rien de bien grave pour une diariste banale. Mais tout bascule en 1941, car Léna habite à Leningrad, aujourd’hui Saint-Pétersbourg. Le 22 juin, elle entend la voix de Molotov à la radio qui annonce l’arrivée des troupes allemandes et le début du plus grand blocus de l’histoire : 872 jours ! Plus d’un habitant sur trois, soient 750 000 personnes vont mourir de froid, de faim, des bombardements et des tirs de canon.
Pendant un an, jusqu’à son évacuation en juin 1942, Léna raconte la vie quotidienne de cette ville particulière, ville symbole et ville martyre. « Qu’est-ce que nous allons devoir vivre ? » pressent-elle en septembre 1941. Le pire même est incertain, mais il se distingue de jour en jour avec le rationnement, les incendies, la peur qui monte et les cadavres que l’on ramasse sur la perspective Nevski. Un jour, elle apprend la mort de sa mère. Un autre, elle demande si Aka, allongée dans son lit, a besoin de quelque chose. Non, elle n’a plus besoin de rien, elle est morte. Quelques semaines plus tard, c’est sa tante qui finit sous les bombes. « Me voilà seule », note Léna en février 1942.
Dans cet enfer où les gens sont si faibles qu’ils ne descendent même plus dans les abris, elle rêve encore de « taper dans l’œil » d’un garçon de son âge. Elle écoute du jazz sur un tourne-disque et au milieu du chaos elle écrit : « D’accord, il y a la guerre, d’accord, il y a la faim. Mais la vie suit son cours. »
On est surpris par la maturité de cette jeune fille, par cette sincérité, cette manière de décrire son quotidien qui se limite souvent à la recherche de nourriture. Léna Moukhina est morte à 67 ans, en 1991, à Moscou. Elle a travaillé pendant quinze ans comme empaqueteuse dans une usine de mécanique. Elle n’a jamais su ce qu’était devenu son journal, témoignage poignant d’une tragédie humaine qui s’achève sur ces mots : « Je suis une jeune fille qui a tout son avenir devant elle. »
Laurent Lemire
