Pierre d'Etanges avance masqué, comme derrière un loup de carnaval vénitien. Ce n'est pas un hasard : sa culture, sa langue, son histoire sont très XVIIe-XVIIIe siècles. Son propos, "sadien" voire "sadique". Son personnage scandaleux, politiquement incorrect, indéfendable. Ses Confessions cannibales un drôle de roman pour happy few, sophistiqué, très écrit, un tantinet languissant, dû à la plume d'un universitaire, semble-t-il, directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études.
D'Etanges se présente donc comme le descendant d'un certain Inanis des Tanches, duquel il aurait retrouvé par hasard le manuscrit des Mémoires, calligraphié sur des feuillets en désordre, emballant des fagots de cigares. On ignore le pays et l'époque où vécut Inanis, dont le prénom, en latin, signifie vide, vain. Dans le récit, aucun nom de personne ni de lieu, aucune date, mais on suppose que c'était en France, sous l'Ancien Régime. A sa naissance, une atroce famine s'abattit sur le pays, comme un sinistre présage. Les affamés s'adonnèrent à la nécrophagie, puis s'entre-dévorèrent, en commençant par les plus faibles : vieillards, nouveau-nés. Inanis, lui, en réchappa, parce que sa mère sacrifia à sa place un de ses bras, et mourut de la gangrène. Sauvé par un certain Albin, il est recueilli par un baronnet bibliophile, qui lui confie la fonction de relier les ouvrages de sa bibliothèque.
Le jeune homme, qui se définit comme "une bête sauvage », ne lui en gardera aucune reconnaissance : dès qu'il le peut, après un passage sur les champs de bataille où il s'illustre par sa férocité au service du Prince, il supplicie et tue son bienfaiteur, et entreprend de soumettre ses terres, ainsi que leurs habitants, à ce qu'il appelle un "nouvel ordre ». Il collecte l'impôt lui-même, brûle les livres, prohibe l'instruction, le travail de la terre et les "cabrioles ». Dans sa folie criminelle, il veut "forcer les gens à être heureux », et rêve d'être un jour présenté à la Cour. En attendant, il commet les pires exactions, torture, pille et dévore même, dit-on, les langues de malheureux qu'il a fait couper.
Mais cette impunité ne durera qu'un temps. Après un massacre, ses gens se rebellent, et Inanis échappe de peu au lynchage, sauvé par des courtisans qui l'arrêtent. Au terme d'un procès accablant, il est condamné à l'exil et au bagne, dans une île lointaine. C'est là qu'il a passé dix ans à écrire ses Mémoires, extrêmement soucieux que son histoire lui survive. Car, à aucun moment, il n'éprouve le moindre remords. Il est même persuadé d'avoir agi pour le progrès de l'humanité. Quant à ses crimes, "tout cela m'a plu », confie-t-il. C'est dire qu'on ne plaint guère Inanis, à la fin, lorsque sa cabane est attaquée par de féroces cannibales, instruments de la vengeance - humaine ou divine, peu importe.
