Fuite en avant. L'histoire commence in medias res, à Los Angeles, dans le métro. La narratrice décrit l'environnement sale et dangereux dans lequel elle se trouve : un homme qui sent « l'alcool, l'essence et la poussière » la fixe d'un « air ahuri » alors qu'un autre se fait menotter sur le quai où elle descend. Est-il un de ces tueurs en série qui s'attaquent aux joggeuses, aux fêtardes, aux auto-stoppeuses ? « Éviter le viol est une responsabilité qui nous revient dès la puberté », se dit-elle avant de se souvenir « qu'un homme n'a pas besoin d'être un tueur en série pour violer, il n'a besoin que d'être un homme ». Elle est sur le chemin pour retrouver Adam, son amoureux, parti aux États-Unis après qu'elle l'a quitté, en France. Son absence lui a été insupportable et elle avait décidé de le rejoindre. « Ce qui aurait dû être le terrain de son exil devient à présent le théâtre de nos retrouvailles. » Adam est alcoolique, et parfois violent, mais il a décidé d'arrêter de boire pour la convaincre de passer ce séjour avec lui. De motels en motels, de bars miteux en boîtes de strip-tease lugubres, de gueules de bois en gueules de bois, les deux amants traversent le territoire américain vers la Nouvelle-Orléans avec une dégaine d'allumés, volant ce qu'ils peuvent sur leur passage. Adam n'a pas tenu la promesse d'arrêter de boire. Elle se sépare à nouveau de lui pour aller vers Chicago. « Ma malédiction, c'est de toujours d'élaborer une fuite sans savoir vers quoi », avoue-t-elle.
Ce qui pourrait ressemble à un road trip amoureux un peu punk prend progressivement la forme d'une quête de soi, pour la jeune femme. Sans cesse traversée par les souvenirs d'une enfance marquée par un père autoritaire, une éducation catholique stricte, des agressions sexuelles du directeur de son école religieuse, des internements en psychiatrie ou encore la perte de son grand-père - seule figure masculine qui ait été exemplaire pour elle -, la narratrice cherche, dans cette fuite, à flirter avec ses propres limites, dans l'alcool, la drogue, la prostitution. Elle sait qu'« il ne suffit pas de quitter son village pour y échapper ». Mais ce voyage destructeur dans la perdition est aussi une manière de conjurer la malédiction à laquelle cette enfance l'a condamnée, et d'enfin adopter le comportement, l'attitude et les choix dont elle a vraiment envie. Elle pense qu'« au fond, une pute, c'est une fille qui ose se prendre pour un homme. »
Porté par un style digne des romans de la Beat Generation, avec un rythme aussi effréné que la course à laquelle s'adonne la narratrice, Le ciel ici déborde est également un cri féministe qui dénonce la manière dont les femmes sont empêchées, réduites, orientées de manière à rester à une place de subalterne. Détruites ou poussées à se détruire elles-mêmes si elles n'y restent pas. Eva Bottega, autrice et musicienne, signe ici un premier opus remarquable.
Le ciel ici déborde
Denoël
Tirage: 3 500 ex.
Prix: 20 € ; 288 p
ISBN: 9782207189252
