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Festivals, salons : bienvenue dans la « zone grise »

Sybille Marchetto (Nice Fictions) préconise l'usage d'outils de sécurité émotionnelle,
déjà utilisés dans
les jeux de rôle. - Photo DR

Festivals, salons : bienvenue dans la « zone grise »

Les manifestations littéraires, qui offrent aux acteurs du livre un cadre de travail moins formel, plus festif que d'ordinaire, facilitent les débordements et comportements sexistes. Quelques salons de l'imaginaire travaillent actuellement à des chartes d'inspiration anglo-saxonnes, pour rendre ces événements plus respectueux et inclusifs. 

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Par Marine Durand,
Créé le 13.07.2021 à 10h00,
Mis à jour le 13.07.2021 à 19h29

La scène se déroule début juin, lors des 25es Rendez-vous de la bande dessinée d'Amiens. Au moment du dîner, Lise*, chargée de l'événementiel dans une grande maison, réalise qu'elle s'est entourée exclusivement d'autrices à table. « Spontanément, nous nous étions réunies entre femmes. Quand vous êtes la seule femme à une table d'auteurs et d'éditeurs en salon, ce qui n'est pas rare dans ce milieu, vous n'êtes jamais à l'abri de vous prendre une réflexion sur votre physique, qu'on vous demande avec qui vous avez couché pour en arriver là », raconte-t-elle. Pour Émilie*, qui occupe le même poste dans une maison de bande dessinée, les manifestations littéraires, ces zones grises entre travail et détente, sont à part dans le quotidien : « Hors du bureau les frontières se brouillent entre le pro et le perso. On accompagne les auteurs partout, on dort dans les mêmes hôtels, on partage des repas, et puis l'alcool coule à flots le soir... Certains se sentent pousser des ailes », note la jeune femme, qui s'indigne aussi que ces déplacements soient plus associés à du « plaisir » qu'à du travail. Plusieurs témoignages, recueillis via notre consultation, font également état d'un ras-le-bol généralisé. Et certains répondants n'hésitent pas à formuler des solutions, comme une programmation plus paritaire, ou le fait d'offrir un mode de garde pour ne pas pénaliser les femmes avec enfants.

La charte du festival Nice Fictions, pour lutter contre le sexisme, le racisme et toutes les discriminations. - Photo DR

Chartes et safe spaces

La mise en place d'une charte « de bonne conduite », interdisant les comportements sexistes, racistes ou transphobes, est sans doute l'idée qui revient le plus fréquemment. « Une charte ne pourra pas grand-chose dans le cas d'une soirée au Mercure d'Angoulême où tout le monde est ivre, mais on a besoin que les festivals prennent position », s'exclame l'autrice Sabrina Calvo. Lauréate du Grand Prix de l'imaginaire 2018 pour Toxoplasma (La Volte), elle a déjà travaillé sur ce genre de textes avec des festivals québécois (voir p. 54), et a proposé son aide aux Utopiales, à Nantes, pour rédiger une charte, mettre en place des « safe space », ou des toilettes non genrées. Sans réponse jusque-là. « Tant que je n'aurai pas l'assurance que nous sommes alignés sur les questions de féminisme ou de transsexualité, je n'y retournerai pas », assène l'écrivaine. Comme le rapportait en mai le site Numerama, les milieux de la SF et de la fantasy, historiquement très masculins, ne sont pas épargnés par la misogynie. « C'est à cause de cette ambiance d'entre-soi masculin toxique, et de la condescendance générale à l'égard des femmes, que j'ai arrêté d'aller dans ces salons étant jeune », relève l'autrice et éditrice Julia Robert-Thevenot, « une condescendance qui concerne jusqu'aux "histoires de nénettes", pour parler des livres écrits par des femmes ». Pour autant, les festivals de l'imaginaire semblent être les seuls à réfléchir aux moyens pour changer les choses. Directrice artistique des Imaginales, à Épinal, Stéphanie Nicot confirme que « tout le monde travaille sur des chartes en ce moment, échange, regarde ce qui se fait dans le monde anglo-saxon ». S'il est encore trop tôt pour dévoiler les pistes du rendez-vous vosgien, Stéphanie Nicot rappelle qu'il est du devoir des manifestations littéraires de rassurer les femmes, et de cesser d'inviter les personnes dont le comportement problématique a été signalé. L'autrice Sybille Marchetto, qui a créé en 2015 Nice Fictions, a pris de l'avance sur ses consœurs. Ce festival bénévole et collaboratif, dédié aux littératures de l'imaginaire et aux jeux en ligne, a publié sa charte en mai sur son site, alors qu'elle était jusque-là diffusée uniquement aux joueurs sur la plateforme Discord. Le court texte réaffirme certaines consignes de respect et préconise l'usage d'outils de sécurité émotionnelle, déjà utilisés dans le jeu de rôle. « Nous avons beaucoup de femmes dans l'organisation, nous invitons des autrices peu invitées ailleurs, nos tables rondes évoquent les questions queer... », énumère la directrice, qui a appelé sur Facebook à un boycott des éditions Bragelonne tant que Stéphane Marsan restait en place. Sybille Marchetto a néanmoins conscience de la particularité de sa position : « Nous avons les mains plus libres que les autres, parce que nous ne cherchons pas à faire d'argent. »

* Les prénoms ont été changés.


13.07 2021

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