Portrait

Francis Geffard, l’ami américain

Francis Geffard, l’ami américain

Olivier Dion

Francis Geffard, l’ami américain

Editeur mais aussi libraire, directeur de festival, et récemment fondateur d’un prix littéraire… Les multiples vies de Francis Geffard se nourrissent les unes les autres. Portrait à l’occasion des 20 ans de la collection "Terres d’Amérique" qu’il dirige chez Albin Michel.

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Par Anne-Laure Walter,
Créé le 22.04.2016 à 01h00 ,
Mis à jour le 22.04.2016 à 10h10

Francis Geffard s’évertue à être un homme bien. S’il a ses colères, ses vexations et ses doutes, il a la décence de les garder pour lui et de ne laisser apparaître que le charmant amoureux de littérature, à la chemise impeccablement repassée rentrée dans le jeans. Le temps qu’il accorde à un interlocuteur lui est entièrement dédié et rien ne vient parasiter la relation. Le directeur de la collection de littérature américaine d’Albin Michel, "Terres d’Amérique", est le genre d’homme qui, à chaque déplacement pour un festival, organise de grandes tablées où se côtoient les auteurs et leurs familles, les traducteurs, les journalistes. Avant de démarrer le repas, il présente chaque convive pour que chacun puisse engager la conversation. "Il prend soin d’intégrer les auteurs moins connus avec ceux les plus établis, chose merveilleuse et peu commune", témoigne le prix Pulitzer 2015 Anthony Doerr, qui est allé à Saint-Malo pour le festival Etonnants voyageurs avec son éditeur français qu’il qualifie d’"unique parmi tous [s]es éditeurs européens". Il loue en premier lieu ses bonnes manières. "Il se souvient toujours du prénom de ma femme et de mes enfants, écrit les lettres les plus cordiales, les retours de lecture les plus fins, les mails les plus touchants." Brady Udall, l’auteur de Lâchons les chiens, le confirme : "Je n’ai jamais vu un éditeur comme lui, toujours présent pour ses auteurs, de toutes les façons imaginables", tandis que Philipp Meyer (Le fils) le compare à un "coach sportif encourageant ses auteurs à tirer le meilleur d’eux-mêmes".

Rat de librairies

Francis Geffard se déplace en bande. D’ailleurs, il rentre, avec six journalistes français, d’une virée dans le Bayou en compagnie de Tom Cooper, qui portera les couleurs de "Terres d’Amérique" pour les 20 ans de la collection avec son premier roman Les maraudeurs. "J’ai toujours été intéressé par la dimension collégiale de nos métiers, raconte l’éditeur. On a beau jouer sa partition, ce que l’on fait ne prend sens que si on le replace dans un collectif. On ne fait rien seul, surtout dans les métiers du livre." Selon l’auteure Louise Erdrich, "Francis a un rapport peu commun avec les écrivains qu’il publie, et devenir l’un d’entre eux, c’est devenir un membre de sa famille". Regardant les 60 auteurs des 140 titres qu’il a édités depuis 1996, l’éditeur avoue éprouver "le sentiment d’avoir créé une famille. Tous ces auteurs auraient été publiés ailleurs, les réunir ici, c’est construire des lignes de sens. Après coup, on relie les points et se dessine une carte où pas un n’est isolé".

Avant d’être le directeur de la collection qui a vu émerger en France Anthony Doerr et Philipp Meyer dont les tirages dépassent les 100 000 exemplaires, Joseph Boyden ou Dinaw Mengestu, Francis Geffard a d’abord été l’un des plus jeunes libraires de France. Issu d’une famille de militaires, ce gros lecteur se définit déjà à l’époque comme un "rat de librairies", inscrit à la bibliothèque municipale. L’adolescent se "révèle à lui-même" grâce à la littérature américaine, de Faulkner à Dos Passos en passant par Truman Capote ou Carson McCullers. Après trois ans de fac de droit et d’ennui profond, il annonce à ses parents qu’il va ouvrir une librairie à Vincennes, ville du Val-de-Marne où il a grandi. Ils ne lui adresseront plus la parole pendant des mois. A 20 ans, il ouvre Millepages dans un petit local à deux pas du château. Il y accueillera de nombreux auteurs dont Toni Morrison, Russell Banks, Jim Harrison, John Fante, Richard Ford… Aujourd’hui, il conserve 90 % des parts de cette librairie désormais dirigée par Pascal Thuot, qui s’est hissée à la 36e place du palmarès Livres Hebdo des 400 premières librairies françaises. Il s’y rend tous les vendredis, et un de ses deux fils y travaille même en renfort. "Je n’ai jamais rêvé d’être éditeur, précise-t-il. La librairie m’a tout appris et je ne fais pas de grande différence entre les deux métiers, c’est le même moteur : s’emparer de textes et leur créer un destin." Le libraire reste l’allié naturel des éditeurs. "Dans ma vie de libraire, j’ai souvent vu des éditeurs se jeter dans les bras des nouveaux venus : les hypers, les grandes surfaces culturelles puis Amazon. Parfois, on a la tentation de sacrifier les indépendants au profit d’outils de diffusion plus importants." Il souligne l’ironie de la situation actuelle où "la libraire indépendante est si courtisée".

Réunir une communauté

En 1980, quelques mois avant l’ouverture de Millepages, il fait son premier séjour aux Etats-Unis. Il découvre dans les librairies des titres qui n’ont pas franchi l’Atlantique. Celui qui a nourri une passion pour les Indiens, comme tous les adolescents, mais est moins western spaghetti que "Terre humaine", la collection de Jean Malaurie, s’étonne de l’absence en France de tout un pan de la littérature américaine, celle née en dehors de New York, du Vieux Sud et de la côte Est. Il décide donc d’éditer lui-même ces textes. C’est alors que Roger Baumié, son représentant chez Albin Michel, l’invite à contacter Nina Salter et Francis Esménard. "Je ne travaillais pas beaucoup avec Albin, j’étais plus un libraire Seuil-Minuit-Bourgois", se souvient-il. Le P-DG d’Albin Michel lui accorde sa confiance pour ce projet qui ne promet cependant pas un retour sur investissement à court terme. "Tout patron qu’il est, Francis Esménard est un éditeur dans l’âme", souligne Francis Geffard. En 1992, le libraire crée une première collection, "Terre indienne", suivie quatre ans plus tard de "Terres d’Amérique", "pour donner une image plus contrastée de la littérature américaine contemporaine". Elle est d’ailleurs inaugurée par Indian blues de Sherman Alexie, premier roman de l’écrivain améridien qui se déroule à Wellpinit, réserve des Spokanes. S’il est courant de fustiger les ateliers d’écriture et l’impérialisme culturel américain, lui, répond "diversité des origines" et "littérature en prise avec le monde". "Les cours d’écriture formatent les moins doués, mais sont un coup d’accélérateur pour les bons, analyse-t-il. Et les universités américaines, où la littérature non seulement s’étudie mais se vit, sont autant de capteurs de la création contemporaine." Il fait émerger des auteurs et se donne le luxe de les accompagner jusqu’à ce qu’ils trouvent leurs lecteurs. "Quand on est persuadé que la voix d’un écrivain a quelque chose d’irremplaçable, il faut le publier jusqu’à ce qu’il rencontre son public."

En 2002, le libraire-éditeur ajoute une nouvelle corde à son arc en créant America parce qu’il avait constaté un manque de visibilité pour la littérature étrangère. "Ce festival littéraire est un moyen de réunir une communauté : auteurs, lecteurs, traducteurs, éditeurs, journalistes, libraires…" Sa 8e édition se déroulera à Vincennes du 8 au 11 septembre avec 50 romanciers dont James Ellroy. Dernier projet en date, le grand prix de Littérature américaine dont il est l’initiateur, remis en novembre à Laird Hunt pour Neverhome (Actes Sud). "Mon agenda est simple", affirme cet homme-orchestre. Bureau d’Albin Michel les lundi et jeudi, son domicile pour lire ou éditer les mardi et mercredi, et sa librairie le vendredi. Chacun de ses métiers enrichit l’autre. "Editeur, patron de librairie, directeur d’un festival, créateur d’un prix… tout cela procède de la même énergie. Mes activités se nourrissent entre elles pour former un tout", toujours au service de la littérature et de ceux qui la font vivre.

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