Docteur en anthropologie culturelle, professeur d'université, Erick Laurent, né en Belgique, vit à Kyoto depuis vingt ans. Gay lui-même, il a orienté ses recherches vers l'étude des différentes formes de masculinité dans son pays d'accueil, en tenant compte de ses traditions, de son histoire. Il a mené, depuis plusieurs années, une "enquête de terrain » sur les homosexuels japonais.
Avant d'entrer dans le vif de son sujet, Erick Laurent tente de caractériser les spécificités japonaises en matière d'homosexualité : par exemple que les homos sont plutôt urbains, voire hyperurbains. A part dans certains quartiers de certaines villes, comme Shinjuku ou Nichôme, à Tokyo, la sexualité demeure, dans la mentalité nippone, de la sphère du privé. Y compris chez les jeunes gays et lesbiennes "branchés", peu militants sauf quelques activistes. La première Gay Pride n'a eu lieu à Tokyo qu'en 1994, et a été rebaptisée, en 2009, Tokyo Pride Festival. Dans le Japon contemporain, les apparences, notamment à l'égard de la famille, des collègues de travail, de la société en général, demeurent fondamentales. Les membres de "la tribu des roses », comme ils disent là-bas, dans la mesure où ils ne sont pas victimes de discrimination, n'éprouvent pas la nécessité de "sortir du placard ».
Une attitude qui semble remonter à l'ère Meiji (1867-1912), quand l'empereur, désirant ouvrir son pays à l'influence occidentale "progressiste", se mit aussi à adopter certaines de ses positions les plus contestables, notamment s'agissant de sexualité.
On peut y voir, par rapport au Japon traditionnel, une régression. Erick Laurent rappelle ainsi que, dès le Xe siècle, les moines avaient coutume d'entretenir des relations avec leurs jeunes disciples, puis les guerriers avec leurs "damoiseaux". Plus tard, le théâtre kabuki, interprété uniquement par des acteurs mâles, exposa, en quelque sorte, les "amours mâles" aux yeux du grand public. Ensuite, on l'a vu, vint la rigueur meiji, et une certaine ghettoïsation.
Fondée sur l'"observation participante » d'une trentaine de "chrysanthèmes roses" que l'auteur a côtoyés, en particulier pas mal de patrons de bar, l'enquête d'Erick Laurent est originale.