Derrière la caméra. C'est l'un des plus grands cinéastes de l'histoire, à la mesure d'un Fritz Lang - qu'il détestait. Sergueï Eisenstein (1898-1948), réalisateur soviétique engagé, est l'auteur de films de propagande autant que de chefs-d'œuvre comme Le cuirassé Potemkine (1925), Octobre (1928) ou Ivan le Terrible (1945 pour la première partie, 1946 pour la deuxième qui, censurée par Staline, ne sort qu'en 1958, la troisième demeurant inachevée). Il était le fils du grand architecte qui a donné à Riga quelques-uns de ses plus beaux bâtiments Art nouveau. Titré d'après le surnom que ses proches donnaient au cinéaste, Eisen mêle avec une remarquable fluidité une documentation foisonnante (Eisenstein accompagnait chacun de ses films d'importants écrits théoriques), un sens vibrant du récit et la part de fiction nécessaire pour donner tout son souffle à une existence plus romanesque qu'un roman russe. Celui qui avait abandonné ses études pour rejoindre l'Armée rouge en 1917 passa en quelques années du statut de génie célébré dans le monde entier à celui d'artiste proscrit. Après les échecs de ses contrats signés à Hollywood et au Mexique, il fut contraint de quitter son poste d'enseignant à l'Institut cinématographique de Moscou, tandis que Staline menaça de lui interdire jusqu'à « tout travail dans le cinéma ».
Ce portrait au plus près des sources, véritable travail de fourmi (rouge), montre aussi que, pour Eisen, tout était bon dans la soviétisation. À travers la genèse du Cuirassé Potemkine, Gouzel Iakhina explique comment l'histoire nationale se fabrique. Fallait-il « refléter le rôle du mouvement bolchevique, qui avait pris la direction de la mutinerie » ? Dire qu'une partie seulement de l'équipage avait participé ? Reconnaître que la mutinerie avait éclaté « sous l'effet de la vodka sur des ventres vides » ? Rappeler que le cuirassé avait fini « par se rendre aux autorités roumaines » ? À toutes ces questions, la réponse fut non. La naissance du film est indissociable de celle du récit officiel du « monde nouveau ». Le roman interroge ainsi la place des avant-gardes, ce que peut l'art, les compromis qu'il exige et la manière dont Eisenstein, en bon élève, a trouvé sa place dans un État totalitaire. Mais Eisen est aussi un portrait intime. Celui d'un fils écrasé par une mère immense, redoutable, incapable de lui témoigner la moindre tendresse. Celui d'un homme dont la vie sentimentale demeure insaisissable. « Il n'a aimé aucune femme », écrit Gouzel Iakhina, écrivaine russe originaire du Tatarstan, grande narratrice de l'histoire soviétique, dont trois romans sont déjà parus en France. Parce qu'il n'aimait, ajoute-t-elle, « que ses films ». Ce qu'à l'Ouest, on a traduit par « homosexualité ».
Eisen
Noir sur blanc
Traduit du russe par Maud Mabillard
Tirage: 12 000 ex.
Prix: 27 € ; 528 p.
ISBN: 9782889832156
