Livres Hebdo : Vous avez pris la présidence de l'UIE (Union internationale des éditeurs) il y a un an, dans un contexte particulièrement tendu dans votre pays, la Géorgie. Comment la situation politique affecte-t-elle concrètement votre travail d'éditrice ?
Gvantsa Jobava : Mon mandat a débuté dans une période très difficile pour mon pays. Pendant des années, nous pensions vivre dans un pays démocratique, en marche vers l'Union européenne. Nous avions obtenu la libéralisation des visas, puis le statut de candidat à l'adhésion. Pour nous, Géorgiens, rejoindre l'Europe n'était pas quelque chose de nouveau, mais un retour à nos valeurs historiques, après 70 ans de soviétisme qui ont profondément abîmé notre caractère national.
« La concurrence qui existait entre éditeurs géorgiens n'a plus beaucoup d'importance »
La situation a basculé après la guerre en Ukraine. Nous avons compris que notre gouvernement, dirigé par un oligarque ayant fait fortune en Russie (Bidiznaa Ivanishvili, ndlr), ne nous menait pas dans la direction que nous souhaitions. La société et le gouvernement se sont retrouvés sur deux rives opposées. Depuis le 28 novembre 2024, lorsque le Premier ministre a annoncé le report de l'adhésion à l'UE jusqu'en 2030, nous sommes en protestation permanente.
Concrètement, cela change notre façon de choisir les livres à publier. Nous nous demandons systématiquement ce qui peut être utile à notre société. Bien sûr, nous devons réaliser des projets commerciaux pour survivre, mais même pour ces projets, nous réfléchissons à leur utilité pour nos lecteurs.
Comment les éditeurs géorgiens se sont-ils organisés face à cette crise ?
Cette situation nous a donné une motivation extraordinaire pour nous unir. Si vous parlez aujourd'hui aux éditeurs géorgiens, la majorité d'entre eux, petits et grands acteurs confondus, vous diront que la concurrence qui existait auparavant n'a plus beaucoup d'importance. Nous avons des objectifs et des intérêts supérieurs. Nous représentons environ cinquante éditeurs et libraires actifs sur un marché de 3,5 millions d'habitants, et près de 80 % du secteur se tient uni aujourd'hui.
Cette union est devenue si précieuse pour nous que nous ne voulons plus nous nuire mutuellement pour de petites questions commerciales. Nous sommes en contact quotidien, nous planifions tout ensemble. Nous avons même noué des amitiés entre concurrents, car nous sentons que nous avons beaucoup plus de pouvoir ensemble. Cette force collective nous permet de défendre notre industrie et nos auteurs.
Quel type de contenus éditoriaux privilégiez-vous dans ce contexte ?
Dès 2018, lorsque la Géorgie était invitée d'honneur à la Foire de Francfort, nous avions déjà le sentiment que quelque chose n'allait pas dans la bonne direction. Nous avons alors lancé une collection appelée « Banned Bookshelf », consacrée aux livres interdits pour différentes raisons. À l'époque, nos lecteurs nous demandaient pourquoi nous avions besoin de cela, car ils pensaient que la censure appartenait au passé soviétique. Mais notre vision était que c'était le bon moment pour aborder ces sujets.
Nous publions beaucoup de non-fiction sur l'autocratie, pour apporter l'expérience d'autres parties du monde. Par exemple, nous avons publié How to Stand Up to a Dictator de Maria Ressa, prix Nobel (2021) venant des Philippines (Résistez aux dictateurs, Fayard – 2023, ndlr) ou Autocracy Inc. d'Anne Applebaum (Autocratie(s), quand les dictateurs s’associent pour diriger le monde, Grasset – 2025, ndlr), qui explique comment les pays autocratiques s'unissent contre le monde démocratique. Nous sommes également les éditeurs de Svetlana Alexievitch et j'ai moi-même traduit La Russie selon Poutine d'Anna Politkovskaïa en 2014 (publié en France chez Buchet Chastel 2005 / Folio 2006, ndlr). Ces livres sont devenus des best-sellers parce que les gens veulent comprendre ce qui se passe.
La mobilisation citoyenne permanente permet-elle encore aux Géorgiens de lire ?
C'est très difficile. Beaucoup de gens me disent qu'il leur est devenu difficile de lire dans cette situation. Je le comprends parfaitement, car la vie que nous menons actuellement ne permet pas de se concentrer. Vous êtes constamment dans l'attente que quelque chose de terrible se produise. Pour ma part, je manque les manifestations uniquement quand je voyage pour le travail. Sinon, j'y suis chaque soir. C'est devenu mon troisième emploi, ou peut-être mon premier, qui sait lequel compte le plus.
Le régime a tenté de nous faire taire de différentes manières. D'abord par la violence, puis par des amendes, que certains ont reçues cinquante fois. Nous nous organisons pour les payer collectivement. Depuis quelque temps, une nouvelle loi prévoit quinze jours de prison pour blocage de rue, puis un an en cas de récidive. Près de cinquante personnes sont déjà emprisonnées. Notre secteur est directement touché : un de nos auteurs a été emprisonné huit jours, notre éditeur trois jours, et un poète géorgien très connu, Zviad Ratiani, purge actuellement une peine de deux ans.
« L'UIE a deux piliers principaux : la liberté de publier et le droit d'auteur »
En tant que présidente de l'UIE, comment utilisez-vous cette position pour défendre ces valeurs ?
Je cherche constamment l'équilibre. D'un côté, je ne veux pas utiliser cette plateforme pour des raisons personnelles. Mais d'un autre côté, la liberté de publier est un pilier fondamental de l'UIE. Si, en tant que présidente, je parle des problèmes de liberté de publier dans le reste du monde tout en fermant les yeux sur ce qui se passe dans mon pays, cela ne serait pas cohérent. Je veux montrer à nos membres, par mon exemple, comment l'industrie éditoriale géorgienne résiste, comment j'essaie de rester une éditrice avec des valeurs qui respecte son travail, même dans cette situation difficile.
Je dis toujours que s'il n'y a pas de liberté, il n'y a ni culture ni littérature. Si je veux que d'autres se battent dans leurs pays, il est important de donner son propre exemple. Cette expérience m'a d'ailleurs conduite à proposer la création d'un nouveau prix à l'UIE, le Freedom of Expression Defenders Award, parce que nous devons nous demander quel est notre rôle dans un monde où la démocratie recule et l'autocratie prospère. Sommes-nous des gens qui doivent rester silencieux et nous occuper uniquement de notre activité commerciale, ou avons-nous l'ambition d'être plus importants et utiles pour la société ?
Au-delà de ces questions géopolitiques, quels sont les autres défis majeurs pour l'industrie éditoriale mondiale ?
L'UIE a deux piliers principaux : la liberté de publier et le droit d'auteur. L'intelligence artificielle est aujourd'hui au cœur de nos préoccupations, car elle touche directement au droit d’auteur Nous ne sommes pas contre le développement technologique, nous utilisons activement les technologies dans notre travail quotidien, et l'IA peut même nous être utile dans certains cas. Mais il y a un problème majeur : les grandes entreprises technologiques utilisent des fichiers piratés pour entraîner leurs machines. Si le droit d'auteur n'est pas respecté correctement, notre industrie perd son sens.
Nous faisons également face à une concurrence quotidienne avec les technologies. Les gens lisent, mais quoi ? Des informations courtes sur internet, sur Facebook, sur différentes plateformes, et ils ont le sentiment d'avoir déjà lu quelque chose, donc ils ne reviennent pas aux livres. Cette concurrence est particulièrement forte chez les jeunes générations. Mais je crois toujours au pouvoir de la littérature. Il y a de nombreuses opportunités pour nous de rester importants dans la société, mais cela nécessite une coopération saine entre le secteur privé et l'État, ce qui n'est évidemment pas possible dans mon cas en Géorgie.
Le prochain Congrès de l'UIE aura lieu en 2026 à Kuala Lumpur. Quels seront les thèmes majeurs ?
Tous les deux ans, l'UIE organise un congrès dans différents pays et continents, ce qui nous permet de nous concentrer sur divers marchés et d'apporter leur perspective au reste du monde. Ce sera notre 35e congrès, et également notre 130e anniversaire. Les deux piliers historiques, la liberté de publier et le droit d'auteur, resteront les sujets principaux, car il y a 130 ans, nous avons décidé que c'était ce qui comptait pour l'industrie éditoriale, et cela n'a jamais changé.
Au-delà de ces deux thèmes, nous parlerons de diversité, de développement durable, d'édition éducative et de nombreux autres sujets importants pour l'industrie mondiale. Je suis d'ailleurs la quatrième femme présidente de cette organisation en 130 ans d'existence, ce qui en dit long sur le chemin qu'il nous reste à parcourir. Nous devons être exemplaires pour nos membres. Si nous ne pouvons pas gérer ces questions dans notre propre organisation, comment pouvons-nous attendre quelque chose de nos membres ? C'est pourquoi nous avons lancé une nouvelle coopération avec ONU Femmes (organisme de l’ONU pour la promotion de l’égalité entre les sexes, ndlr) cette année.
Je crois profondément qu'un livre, avec un message important, peut tout changer. C'est ce en quoi j'ai toujours cru depuis que je suis devenue éditrice. L'édition peut apporter une valeur immense à chaque société et constituer un soutien essentiel pour que les gens ouvrent leurs yeux et leur esprit. Nous devons réaliser cette mission, surtout dans ce moment difficile de l'histoire où se joue le combat entre autocratie et démocratie.
