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Henryk Elzenberg, « Le souci d'exister » (Vagabonde) : Un Cioran polonais

Henryk Elzenberg - Photo DR

Henryk Elzenberg, « Le souci d'exister » (Vagabonde) : Un Cioran polonais

Les aphorismes d'Henryk Elzenberg révèlent un penseur indépendant et une philosophie critique dans un XXe siècle tourmenté. Tirage à 1000 exemplaires/

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Par Laurent Lemire,
Créé le 19.10.2021 à 14h00,
Mis à jour le 19.10.2021 à 15h26

« Ne cédons pas aux pressions, ne cédons pas à la tentation de conclure un arrangement facile avec le monde. » Le ton est donné. Henryk Elzenberg (1887-1967) n'est pas du genre tiède. Pour lui, « la beauté du monde n'est pas un soutien ». Il faudra donc faire sans, mais avec ce « fataliste à rebours » qui considère que nous n'avons que ce que nous méritons. Il faut remercier les éditions Vagabonde de nous faire découvrir ce penseur polonais inconnu chez nous. Et pourtant Elzenberg a étudié en France. Il a fait sa thèse de littérature en 1909 sur le sentiment religieux chez Leconte de Lisle − son seul livre jusqu'alors disponible en français − puis une autre en philosophie à Cracovie en 1921 sur Marc Aurèle. Mais l'intérêt majeur d'Elzenberg réside dans ses aphorismes.

Ce traducteur de Montaigne et de Descartes ne dédaigne pas la formule lapidaire à la Cioran et il tricote volontiers dans le pessimisme, mais à la mode slave, avec la tranche de concombre pour atténuer le feu de la vodka. « En Pologne il y a peu de joie à penser. » Pas étonnant qu'il fut poursuivi par le pouvoir communiste pour « idéalisme bourgeois ». Car Elzenberg, c'est une lutte pour penser sans entrave. Cette façon d'observer la réalité le conduira à être exclu de l'enseignement public. Il fera des petits boulots misérables, mais jamais il ne cessera d'écrire.

Ces réflexions, les voici aujourd'hui dans Le souci d'exister, sous la forme d'un journal tenu pendant soixante ans. Il traverse deux conflits mondiaux sans les mentionner. Mais comme dans celui de Kafka qui notait le jour de la déclaration de la Première Guerre mondiale « après-midi piscine », Elzenberg constate la haine monter en Europe à travers la fabrication d'« étrangers » et de boucs émissaires par des États cyniques. « Il y a sur terre des bandits et des saints. Mais les saints séjournent d'ordinaire dans les cadres fixés par les bandits. » Elzenberg pense à l'aune de sa vie. « Si elle reste trop longtemps incomplète, la demi-vérité sur soi-même devient un mensonge. » Cela explique peut-être son admiration pour Gandhi. Son existence tout entière, authentique, se révèle dans ces petits bouts de lui jetés dans la mer de ses soucis. Le lire, c'est comprendre aussi un peu de cette âme polonaise tourmentée, ballottée par les remords et les regrets. Mais c'est reconnaître aussi une forme de résistance.

Certaines formules pourraient ravir un Houellebecq : « Si l'on enlevait à la culture tout ce que lui ont apporté des gens qui ne croyaient pas en l'homme ni en son avenir, il n'en resterait pas grand-chose. » Alors oui, il est utile de se laisser entraîner dans ces pensées désordonnées, ces notations qui prennent sens, ces remarques dans lesquelles il est question du destin, du suicide et de toutes ces choses qui font que l'être humain s'interroge sur lui-même, ces choses qui donnent l'envie d'en découdre avec tous ceux que la liberté indiffère. « Je commence à avoir de l'expérience - et grâce à cela, je ne sais jamais ce qui peut passer par la tête des gens. » Seule certitude, la sienne était bien faite.

Henryk Elzenberg
Le souci d'exister Traduit du polonais et préfacé par Bernard Marchadier
Vagabonde
Tirage: 1 000 ex.
Prix: 21,90 € ; 416 p.
ISBN: 9782919067350

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