Honte à la censure à Hong Kong ! | Livres Hebdo

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Patrick Bazin

Patrick Bazin est un ancien conservateur général des bibliothèques. D’abord en poste à l’Ecole des Mines de Paris, alors paradis de l’innovation, il a ensuite été directeur de la Bibliothèque municipa le de Lyon et, enfin, directeur de la Bpi (Centre Pompidou). Il s’est toujours intéressé à l’impact des technologies de l’information, puis du numérique, sur la connaissance et la société. Il s’est efforcé de comprendre la mutation de l’ordre multiséculaire du livre en un écosystème cognitif qui rend de plus en plus lisible le monde lui-même et implique que les bibliothèques deviennent des systèmes ouverts, dynamiques et véritablement démocratiques. Il a essayé de tirer les conséquences de cette mutation dans son métier de bibliothécaire. Mobilisé avant tout par son activité professionnelle, il n’a publié que quelques articles, dont Toward metareading (in actes du colloque The Futur of the book, 1994, California university press et version française in Bulletin des Bibliothèques de France, 1996), Le Futur du bibliothécaire (in Tous les savoirs du monde, BnF/Flammarion, 1996), La Mémoire reconfigurée (in Cahiers de médiologie, 2001), Vers un monde lisible (in Revue des deux mondes, 2010). lire la suite

Il y a 1 mois 1 jour

Honte à la censure à Hong Kong !

Bibliothèque centrale de Hong Kong

Les événements de Hong Kong n’ont donc rien d’étonnant si ce n’est qu’ils marquent un point de non-retour inquiétant. Face à ce coup de force, les bibliothécaires du monde entier se doivent de réagir.

Comme toujours, les bibliothèques sont des cibles choisies de la censure politique. C’est le cas des bibliothèques publiques de Hong Kong dont le gouvernement, fort de la "loi sur la sécurité nationale" imposée récemment par Pékin, vient d’interdire les ouvrages de l’activiste pro-démocratie Joshua Wong et de la législatrice Tanya Chang. Ce cran supplémentaire dans la "normalisation" de Hong Kong exige que les bibliothécaires du monde entier s’opposent désormais clairement à la négation de la liberté d’expression en Chine.
 
Cette liberté, on a toujours su qu’elle était niée par le pouvoir communiste chinois, mais on avait pu nourrir l’espoir, après et malgré Tian’anmen, que l’entrée de la Chine dans la mondialisation allait amener progressivement ce pays à adopter les valeurs de ce qu’il convenait d’appeler la communauté internationale. Ensuite, dans les années 2000 la situation a commencé à se dégrader pour atteindre le niveau de coercition que nous connaissons aujourd’hui.

Point de non-retour inquiétant
 
Il se trouve que j’ai suivi d’assez près cette évolution du fait de la présence à la BM de Lyon d’un très important fonds de sinologie et des relations ancestrales de cette ville avec la Chine. Dès le début des années 90, la BM de Lyon a coopéré de multiples façons au formidable développement des bibliothèques de Canton (Guangzhou), Shanghaï et Pékin (Beijing). Nous étions émerveillés de voir à quelle vitesse les bibliothèques chinoises s’emparaient des technologies documentaires les plus en pointe et adoptaient les normes de service au public les plus ambitieuses. Nous étions confortés en retour dans notre volonté de participer, en France, contre tous les conservatismes, à l’invention d’un nouveau modèle de bibliothèque. Mais, comme je l’ai déjà relaté ici, nous n’avons pas tardé à rencontrer le vrai visage de la censure lors d’une exposition que nous avions organisé à Canton en 2004. Les événements de Hong Kong n’ont donc rien d’étonnant si ce n’est qu’ils marquent un point de non-retour inquiétant.
 
Face à ce coup de force, les bibliothécaires du monde entier se doivent de réagir. Mais, il ne suffit pas qu’ils publient des communiqués de soutien à leurs collègues de Hong Kong. La cause est suffisamment fondamentale pour qu’ils élaborent un programme international au long cours sur le rôle des bibliothèques dans la liberté de pensée et d’expression. 

Retour aux fondamentaux urgent
 
Une telle initiative serait loin d’être inutile. N’oublions pas que durant tout le 20e siècle la Chine n’a cessé de prendre modèle sur les idéaux de liberté de l’Occident même si le marxisme-léninisme a retourné ceux-ci de l’intérieur après les avoir utilisés.  Certes, le peuple chinois semble adhérer massivement, par nationalisme, aux succès économiques et au raidissement politique, mais comme l’écrit Jean-Pierre Cabestan (Demain la Chine : démocratie ou dictature ? Gallimard, 2018), il existe une "élite" libérale, minoritaire aujourd’hui, qui peut, à terme, à la suite des courageux intellectuels de Hong Kong, représenter un espoir démocratique. C’est à elle que nous devons nous adresser, sans oublier Taïwan, dont les bibliothèques sont des modèles d’innovation et d’ouverture, mais qui reste dangereusement dans le collimateur de Pékin.
 
Par la même occasion, il s’agit d’interroger notre propre pratique de la liberté. Les tentations sont grandes, souvent au nom des meilleurs sentiments, d’arrondir les angles pour éviter les critiques populistes ou identitaires venant de toutes parts. Aussi est-il temps que les bibliothécaires prennent un peu de recul par rapport à la dimension technique de leur métier et revisitent les fondamentaux qu’ils ont hérités des Lumières. 
 
Les bibliothécaires ont la chance de disposer depuis longtemps d’instances internationales de coopération. Qu’ils les mobilisent sans tarder.
 
 
 
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