Ideas Box : la bibliothèque dans la rue | Livres Hebdo

Par Véronique Heurtematte, le 26.06.2015 (mis à jour le 26.06.2015 à 14h34) Ideas Box

Ideas Box : la bibliothèque dans la rue

La bibliothèque en kit, installée dans le jardin Villemin les mercredis après-midi, près de la gare de l’Est, à Paris, attire les enfants et les passants. - Photo OLIVIER DION

Jusqu’à présent utilisée dans les camps de réfugiés en Afrique ou au Proche-Orient, une Ideas Box est déployée pour la première fois en France, dans le 10e arrondissement de Paris. Une expérience menée en partenariat avec la toute nouvelle médiathèque Françoise-Sagan ouverte le 16 mai dans le quartier.

En cette après-midi ensoleillée de juin, il règne une activité inhabituelle dans le jardin Villemin, situé à deux pas de la gare de l’Est, à Paris. Le kiosque a été investi par de grandes caisses métalliques aux couleurs claires transformées en tables ou en bacs à livres, et agrémentées de sièges pliants. Assis sagement sous l’œil bienveillant d’un animateur, cinq enfants d’à peine 10 ans sont absorbés dans l’utilisation de tablettes numériques. Installé à même le sol, un père lit un album à sa fille. Un peu plus loin, deux fillettes jouent avec de la pâte à modeler, tandis qu’à côté d’elles un migrant d’origine afghane suit avec application la leçon de français que lui donne un jeune bénévole.

Mixité sociale

Cette installation originale, c’est l’Ideas Box, la bibliothèque en kit conçue par le designer Philippe Starck pour l’association Bibliothèques sans frontières (BSF). C’est la première fois que ce dispositif, utilisé jusqu’à présent dans les camps de réfugiés en Afrique ou au Proche-Orient (Burundi, Rwanda, Liban...), est déployé sur le sol français. Un test chargé d’enjeux pour l’association, qui a récemment vendu son module pour 60 000 euros aux villes de Calais et de Metz. L’expérience est également riche d’enseignement pour la toute nouvelle médiathèque Françoise-Sagan, ouverte le 16 mai dans le quartier, partenaire de l’opération, et qui a fait de l’ancrage social un axe fort de son projet. "L’expérimentation se révèle très positive, s’enthousiasme Eve Saumier, responsable de la communication et du mécénat de BSF. Il y a une grande mixité des publics. On voit un migrant jouer à Puissance 4 avec des enfants du quartier. Ils ne parlent pas la même langue, mais cela ne les empêche pas de s’amuser ensemble."

Présente dans le jardin tous les mercredis après-midi depuis fin mai, l’installation a spontanément attiré les passants, qui sont vite devenus fidèles au rendez-vous. Les parents y laissent leur progéniture, comme au centre aéré. Les migrants, nombreux dans le quartier, font partie des utilisateurs les plus assidus. Ils viennent pour s’initier au français, obtenir des informations, ou tout simplement créer des liens et se sentir moins seuls. Chaque session est encadrée par trois bénévoles de BSF et deux agents de la médiathèque Françoise-Sagan formés à l’utilisation de l’Ideas Box et à la médiation par l’association.

Le fonds de documents, constitué pour une partie grâce au mécénat de la fondation Cultura et pour l’autre partie d’un dépôt de la médiathèque Françoise-Sagan, a été adapté au public avec des livres pour la jeunesse, des imagiers, des dictionnaires visuels et beaucoup de méthodes et documents pour l’apprentissage du français, principale demande des utilisateurs.

Un rôle de passerelle

L’Ideas Box a également tenu jusqu’au 18 juin des permanences les jeudis après-midis dans le square Sartagne, un petit espace vert en face de la médiathèque Françoise-Sagan, devenu le territoire des SDF, des toxicomanes et des migrants du quartier. "Etablir le contact avec ce public a été plus difficile qu’avec celui du jardin Villemin, reconnaît Romain Berthier, chargé du projet France au sein de BSF. Mais une fois la confiance installée, les échanges ont été très forts. Les personnes nous attendaient, nous aidaient à déployer la box et à la ranger en fin de session." Dans ce secteur, BSF s’est appuyée sur l’expertise précieuse du Pari’s des Faubourgs, un centre social associatif installé à proximité. Un partenaire que connaît bien l’équipe de la médiathèque Françoise-Sagan, qui travaille avec lui depuis trois ans déjà, bien avant son ouverture. "Nous allons faire des lectures le soir dans le centre social pour les enfants et leurs mamans", explique une bibliothécaire de permanence ce jour-là à l’Ideas box.

La médiathèque Françoise-Sagan

• 4 300 m2 dont
• 2 600 m2 pour le public
• 1 000 m2 de jardin
• 15,6 millions d’euros de travaux
• 50 ordinateurs
• 200 places assises
• 150 places de travail à table
• 75 000 livres
• 12 500 DVD
• 11 500 CD
• 1 000 textes lus

Du côté de la bibliothèque Françoise-Sagan, le travail de fond mené avec tous les partenaires éducatifs, culturels et sociaux du secteur, qui était une demande forte de la mairie du 10e arrondissement, a porté ses fruits. Depuis son ouverture le 16 mai, la médiathèque, pourtant située en retrait de la rue et donc peu visible même si des efforts de signalétique ont été faits, attire un public nombreux et diversifié, et notamment les partenaires associatifs et leurs usagers. En tout, l’établissement a enregistré 1 372 nouvelles inscriptions en un mois, parmi lesquelles celles de l’équipe de police qui fait la ronde dans le quartier et celles des jardiniers de l’arrondissement !

"Les usagers se sont immédiatement approprié les lieux, témoigne Viviane Ezratty, directrice de la médiathèque Françoise-Sagan. Ils déplacent les chaises, s’installent dans le jardin pour travailler en groupe. Le jardin joue un rôle capital qu’on ne soupçonnait pas. Il fait partie intégrante de l’accueil et de la vie de la bibliothèque. C’est un sas qui contrebalance l’aspect imposant du bâtiment."

Chez les Aborigènes et dans le Bronx

L’Ideas Box sert elle aussi de passerelle entre la rue et la médiathèque, comme le prouvent les migrants venus s’inscrire. "Notre dispositif ne remplace en aucun cas une bibliothèque. Il en est le prolongement, et ne prend tout son sens que dans le travail qu’on peut établir à chaque fois avec l’équipement local", tient à préciser Eve Saumier.

A partir du mois de juillet, et pour tout l’été, la bibliothèque en kit quittera le pavé parisien pour prendre ses quartiers à Sarcelles, une banlieue dite difficile, au nord de la capitale. Gérée en partenariat avec des maisons de quartier, elle ciblera plus spécifiquement les habitants, jeunes mais aussi seniors, qui ne partent pas en vacances. Elle poursuivra également son développement à l’international en s’installant en Australie pour desservir les populations aborigènes et dans le Bronx à New York. Autant de nouveaux défis pour l’Ideas Box.

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