Écrire, dit-il. Au départ, c'est l'histoire, ô combien fréquente, d'un écrivain en panne. « Je voulais me mettre à écrire mais je n'y arrivais pas », confie-t-il. Non seulement il ne parvient pas à passer à l'acte, mais il n'a même pas de sujet. Cela dit, on ne s'inquiète pas plus que ça pour lui, puisque, miraculeusement, on a son livre en main. C'est donc que tout est rentré dans l'ordre, si l'on veut. Mais ce point de départ, même fictif, confère d'emblée à Se rencontrer une aura de mystère, une espèce de sfumato que l'auteur s'ingénie à entretenir, voire à renforcer. Ne serait-ce qu'à son propre sujet. Car qui est au juste ce Julien Thèves que ses amis appellent Jules et qui sous-entend à un moment que son nom de plume est un pseudonyme ? On l'a déjà lu, on sait qu'il signe de temps à autre dans Le Monde des récits de voyages un peu décalés, plutôt au fin fond de nos régions que vers des destinations exotiques, bien que (si on l'en croit et si son narrateur est bien son double) il soit un grand voyageur, toujours prêt à partir vers New York, Bangkok, Shanghai ou Tel Aviv, parfois pour y retrouver un(e) ami(e), comme Cédric, le Franco- Américain installé aux États-Unis, ou Norah, qui vit entre Israël et la France.
Là, on voit que l'on a franchi un cap : l'écrivain qui n'arrivait pas à écrire est en train de s'y mettre, son livre s'écrit en écrivant, comme chez Duras. Il n'y a pas de hasard : Thèves a reçu, en 2018, le prix Marguerite Duras pour Le pays d'où l'on ne revient jamais, paru chez Christophe Lucquin Éditeur. La matière de son nouveau roman s'est imposée à lui comme une évidence : les autres, les amis, les amours, les rencontres, ce qu'on appelle communément « la vie ». Le tout centré sur l'aspect intime, voire sexuel de l'humaine comédie, quoiqu'il ne se passe pas grand-chose dans ces 200 pages. Les voyeurs en seront pour leurs frais.
Cédric est hétéro, amoureux des garçons gays qu'il fréquente, mais il ne fait l'amour qu'avec des femmes. Quant à Norah, elle est lesbienne, plus ou moins en couple avec Esther, qui s'est installée à Bruxelles puis à Copenhague, où elle vit avec Kirsten. C'est grâce à Esther, justement, à qui il raconte à peu près tout et à qui il fait lire ses pages, que Jules s'est remis à écrire. Parmi ses personnages, il y a aussi Thomas, « mort à 36 ans », ce qu'on sait depuis le début. On apprendra que, revenu vivre à Paris, alcoolique et drogué outre mesure, il est tombé un soir de son balcon : accident, suicide ? Le narrateur ne s'appesantit pas, pas plus qu'il ne raconte vraiment ses aventures avec Tarik, Léo, Axel (amour platonique), le libraire F., « la forme fantôme », ou ce « garçon foufou » qui nous est annoncé plusieurs fois mais dont il ne sera finalement pas question. Cela vous donne le tournis ? C'est voulu ! En revanche, rien ou presque sur le « gay Paris » des années 1990-2000, le Marais, les boîtes etc. Le sida est passé par là, puis la pandémie : Se rencontrer a été écrit, rapidement semble-t-il, fin 2021-début 2022.
C'est une autofiction déroutante, subtile, entre Duras pour l'écriture et Proust pour la thématique : tenter de retrouver le temps perdu. On sait que ça ne marche que dans les livres.
Se rencontrer
Abstractions
Tirage: 2 000 ex.
Prix: 17,99 € ; 204 p.
ISBN: 9782488540001
