Ce livre n'a aucun rapport direct avec l'actualité internationale récente, les embrasements à répétition qui secouent le monde musulman. Même si son titre et son contexte l'y inscrivent. Le roman est paru à l'origine chez Penguin India en 2010, et sa conception remonte, selon l'auteur, dix ans en amont. Jimmy le Terroriste était d'abord une nouvelle qu'Omair Ahmad a écrite lorsqu'il était étudiant aux Etats-Unis, en 2002-2003. Mais les ramifications de l'intrigue, le recentrage autour du père du héros, ont conduit l'écrivain à repenser son projet. C'est donc un roman, son deuxième publié en France (après Le conteur, Philippe Picquier, 2011), qui nous parvient aujourd'hui.
Le thème principal en est une interrogation métaphysique - même si Ahmad a choisi la fiction, et un ton détaché, ironique, pour raconter son histoire : comment Jamaal, un jeune homme apparemment sans problème majeur et plutôt éduqué, finit, à cause d'un désespoir qui se mue petit à petit en haine de l'Autre, par devenir, non point vraiment un terroriste, mais un assassin. Prédestination ou libre arbitre ? That's the question.
Jamaal est né à Moazzamabad, une ville comme le Nord de l'Inde en compte des milliers, même si celle-ci se veut inventée. Dans un pays à 85 % hindou, où la religion demeure largement le socle de la société, il appartient à la plus puissante et la plus turbulente des minorités, l'islam. Les relations entre les deux communautés empoisonnent et ensanglantent l'histoire de l'Inde depuis les Moghols. A Moazzamabad, un gigantesque temple dédié au dieu-singe Hanuman, qui domine la ville hindoue, exaspère les habitants de Rasoolpur, l'enclave musulmane.
Au début, Rafiq Ansari, le père de Jamaal, et sa femme, Shaista, sont des gens sans histoire. Tous deux enseignants dans une université, ils doivent leur position à leur confession. Mais Shaista meurt en accouchant de leur deuxième enfant. Et commence pour Rafiq une dégringolade sociale - il perd son travail -, une radicalisation de ses convictions religieuses, avec une haine paranoïaque envers les hindous, que ses coreligionnaires s'attendent à voir débarquer à Rasoolpur pour commettre l'un de ces massacres dont l'Inde, dans ses périodes de crise plus ou moins récurrentes, détient le triste record. Justement, avant la naissance de Jamaal, le pays a connu sous le premier gouvernement d'Indira Gandhi - une hindoue, certes, mais fille de Nehru, brahmane athée ! - une période dite "d'état d'urgence", à cause de troubles intercommunautaires.
Jamaal grandit dans la précarité, avec un sentiment d'injustice et d'exclusion dans son propre pays, un père de plus en plus absent, et "entre un imam et un mollah" pour seul réconfort. On en vient à l'admirer de n'être pas parti pour les camps pakistanais ou afghans, nids des talibans et des terroristes de tout poil ! Non, lui, il remâche sa rancoeur, et finit par commettre l'irréparable : assassiner un officier de police - hindou - et y laisser sa peau. C'est du moins la version officielle. Car une prostituée l'aurait vu s'échapper...
Omair Ahmad, qui joue avec la fiction et avec son lecteur, lui laisse le soin de décider quelle fin il préfère. L'essentiel, on l'aura compris, n'est pas là.
