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La liberté d’expression, un sujet "frileux" pour les bibliothèques

« Les Romantiques chassés du Temple », La Caricature provisoire, 23/12/1838. - Photo GALLICA

La liberté d’expression, un sujet "frileux" pour les bibliothèques

Liberté d'expression, laïcité, représentations des minorités sont l'objet de vives polémiques ces dernières années. Comment ce débat se répercute t-il dans les bibliothèques ?

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Par Dahlia Girgis,
Créé le 11.11.2020 à 10h30,
Mis à jour le 12.11.2020 à 18h00

"La liberté d’expression est une chose à défendre à tout prix, mais que faire de l’inconfort d’un collègue ou du public, à quel endroit on place les limites ?", interroge Nathalie Clot, directrice de la bibliothèque universitaire d’Angers. L'assassinat en octobre dernier de l'enseignant, Samuel Paty, après avoir montré des caricatures du prophète Mahomet a relancé le débat sur la liberté d’expression. La question se pose pour les bibliothèques : sont-elles toujours des lieux d’échanges et de débats ?

"Nous sommes frileux, c’est une période compliquée pour parler de la liberté d’expression", poursuit-elle. L’établissement devait accueillir une exposition sur les caricatures religieuses après les attentats contre Charlie Hebdo et l'Hyper Casher en 2015. Mais, face à un certain malaise le projet ne s’accomplit pas. En matière d'accompagnement, "c’est casse-gueule", dit la directrice. 

Un espace neutre

Une journée d’étude à l'ENSSIB, "Les bibliothèques, un lieu de liberté d’expression ?" avait lieu en juin 2015. Intervenante lors de ce colloque, Raphaëlle Bats, Trophée de la meilleure bibliothécaire de l’année 2020, avait rappelé l’initiative lancée avec Nathalie Clot, "bibenaction". Elles avaient réunies les réactions des bibliothécaires après les attentats de Charlie Hebdo. "Ces actions sont-elles des réponses de citoyens ou de bibliothécaires ?", questionnait Raphaëlle Bats.

Cinq ans plus tard, les attaques terroristes n'engendrent pas le même élan. "Est-ce qu'aujourd'hui c’est le moment le plus judicieux de remettre les caricatures de Charlie Hebdo ? Il faut faire des bibliothèques un espace neutre", défend Raphaelle Bats. Dans le réseau des bibliothèques d'Est Ensemble (93), Pauline Lebras, chargée de mission lecture publique et référente territoriale, mets en avant le travail effectué sur le long terme. "On montre les ressources dont on dispose, notre rôle c'est d'aider les gens à comprendre ce qui ont sous les yeux, mais pour ne pas faire n'importe quoi on le fait avec des experts", explique Pauline Lebras.

À Est Ensemble, qui compte six villes de la région parisienne, plusieurs évènements sont organisés en partenariat avec l'Education Nationale et les associations. Parmi ces opérations, une place importante est accordée à l'éducation aux médias (EMI). Pour l'été prochain, une séance organisée par l'association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis portera sur l'Histoire du dessin de presse, la censure et les dessins de Mahomet. Ce projet proposé par Valérie Rohart, formatrice EMI et ancienne journaliste de RFI permettra d'avoir un retour d’expérience des projets montés en bibliothèque.


"Il n'y a pas d'autocensure"

À Boussy-Saint-Antoine dans la communauté Val d’Yerres Val de Seine (VYVS), une médiathèque a été renommée début septembre 2020, au nom de Cabu, le dessinateur de presse, mort dans l’attaque contre les locaux de Charlie Hebdo. Un journal auquel l’établissement n’est pas abonné, préférant se concentrer sur le travail du dessinateur. "On n’est pas un porte-voix de la liberté d’expression, on veut plutôt apporter un lieu de culture dans la communauté et rendre hommage à Cabu", explique Michaël Damiati, maire de Crosne et vice-président à la culture au VYVS. "Il n’y a pas de censure mais ce sont des sujets qui ne sont pas les nôtres, on veut nous imposer un débat politique", ajoute le maire Divers Droite. 
 
La Médiathèque Cabu à Boussy-Saint-Antoine, septembre 2020 - Photo COMMUNAUTÉ D'AGGLOMÉRATION VAL D'YERRES VAL DE SEINE (FACEBOOK)

"Il n’y a pas d’autocensure, pour l’instant, on ne s’interdit pas ce qui est sensible", affirme de son côté Etienne Mackiewicz, représentant les bibliothèques municipales de Lyon. Depuis 2015, il travaille avec le laboratoire ISERL sur le festival "Les Bobines du sacré", où une médiation est assurée par des experts universitaires. "Si on ne sent pas un climat où la médiation est possible sur ces sujets sensibles, on se pose des questions, si le doute persiste, il y a des dispositifs qui existent pour rassurer les agents", explique le responsable culturel du réseau lyonnais.

"Nos agents sont formés sur la liberté d’expression car c’est dans l’ADN du métier, mais on n’est jamais trop formé et sur le fait religieux, nous ne sommes pas confiants", témoigne Etienne Mackiewicz. Le même sentiment est partagé par Nathalie Clot : "actuellement aucun de mes collègues ne sait comment faire pour mettre en perspective la liberté d’expression en bibliothèque". Pour la conservatrice des bibliothèques et directrice des bibliothèques et archives de l'université d'Angers, "il n’y a pas d’outil de réflexion". 

Un pluralisme salvateur

La Bibliothèque Nationale de France propose à travers son service de l’action pédagogique des formations aux enseignants et aux élèves. "Tous les ans on reçoit une soixante d’enseignants du secondaire à qui on propose des contenus sur la liberté de la presse à travers Gallica", explique Aurélien Brossé, chargé de collection presse depuis trois ans à la BNF. L’institution peut s’appuyer sur un large spectre de publications: près de 250000 titres de presse selon le responsable.

À la bibliothèque universitaire d’Angers spécialisée dans les questions du genre, les lecteurs peuvent consulter des textes féministes, près de tracts de la Manif pour tous. "Certaines images peuvent être blessantes mais elles apportent une information", indique Nathalie Clot. "Élargissons le savoir et la culture, le problème est lié à la connaissance, il faut découvrir l’autre", confirme Michaël Damiati.

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