Paru en 2007, sous la dictature de Moubarak, Fâsil li-d-dahsha (traduit par La traversée du K.-O.) a marqué les esprits en Egypte. Son auteur, Mohamed al-Fakharany, géologue, né en 1975, a débuté avec trois recueils de nouvelles : "Fille de la nuit" (2002), "Avant que la mer sache son nom" (2010) et "Récits jouant avec le monde" (2011), qui lui a valu le prix Youssef-Idriss de la Nouvelle en 2012. Une maîtrise que l’on retrouve dans La traversée du K.-O., son premier roman.
Le livre se veut une peinture réaliste d’un bidonville du Caire, à travers les histoires de personnages gouailleurs, prêts à tout pour survivre, manger, jouir. Leurs trajectoires s’imbriquent dans de brèves saynètes dont l’auteur, qui s’adresse à eux à la deuxième personne, semble avoir été le témoin. C’est cette technique qui donne toute sa puissance au roman, et a défrayé la chronique.
Oui, Hilal, le dealer que tout le quartier surnomme "Le Héros" ou "Le Magnifique", Badri, le maquereau qui prostitue sa nièce Farouala, Hussein, le camé minable, Sharmouti, le vendeur de DVD pornos, vicieux et qui tournera islamiste bigot, Fawzi, le "PD avec permis", marchand de viande de second choix, ou Awad, le cireur de chaussures indic, sont des voyous qui parlent comme ils sont, surtout quand ils sont raflés par les flics, sadiques, qui n’hésitent pas à les torturer pour recueillir des informations, voire à les retourner. En 2007, déjà, cela sentait le roussi pour le pouvoir en place.
A ce titre, le roman de Mohamed al-Fakharany peut être salué comme prémonitoire de la révolution de janvier 2011. On y voit Samah Youssef, une femme devenue chroniqueuse dans un journal d’opposition, et son ami Georges, le copte, y subir intimidations et brimades. Et même un passage à tabac pour la journaliste, laquelle avait le tort de dénoncer la misère et les exactions du gouvernement.
Al-Fakharany est considéré comme l’un des plus brillants "jeunes" écrivains égyptiens, dont le maître, Alaa el-Aswany, symbolise et revendique le rôle majeur qu’ils jouent actuellement dans leur pays. Un bémol à notre enthousiasme : la fin du roman, qui n’en est pas une.
Jean-Claude Perrier
