Enid Blyton est morte un 28 novembre, nous apprenait hier l' Express . La créatrice de Oui-Oui, du Club des Cinq et de Jojo Lapin est en effet décédée le 28 novembre 1968, à l'âge de 71 ans, après une carrière d'auteure bien remplie. Cinquième écrivain le plus traduit dans le monde, Enid Blyton écrivait à tour de bras, si l'on ose dire : plus de 800 livres et 5000 nouvelles, qui totalisent, à ce jour, plus de 400 millions d'ouvrages vendus dans le monde. Et sa popularité, dans son pays natal, ne faiblit pas : en 2008, un sondage réalisé l'année du quarantième anniversaire de sa disparition, révélait qu'elle était l'auteure britannique la plus aimée. Le problème, c'est qu'une vaste entreprise de trahison de son œuvre est aujourd'hui menée, tant du côté des textes originaux que de leurs traductions. C'est un ami professeur qui m'avait alerté, voici quelque temps : il m'avait forwardé le blog d'un autre professeur (signalons, au passage, qu'Enid Blyton était elle-même enseignante de formation) dont un billet dénonçait les multiples « corrections » dont a fait l'objet la nouvelle traduction du Club des Cinq proposée par la « Bibliothèque Rose ». L'analyse de ce professeur s'appuyait sur un titre en particulier - Le Club des Cinq et les saltimbanques - dont il comparait la nouvelle édition française (« traduction revue », précisait du reste la couverture) avec celle d'origine. Je reproduis ci-dessous quelques-unes de ses constatations, pour le moins édifiantes. D'abord le titre. Le Club des Cinq et les saltimbanques est rebaptisé le Club des Cinq et le Cirque de l'Etoile . Probablement que « saltimbanque » ne faisait pas assez politiquement correct. Ensuite, le temps de narration. Le présent remplace partout le passé simple. «  Claude soupira  » devient «  Claude soupire  ». Mais surtout, un appauvrissement généralisé de la langue. Les « nous » deviennent systématiquement des « on » et le vocabulaire est revu à la baisse. «  Donc, nous n'irons pas à Kernac cet été, conclut François. Qu'allons-nous faire, alors ?  » devient «  On n'ira pas à Kernac cet été, conclut François. Alors, qu'est-ce qu'on fait ?  ». «  Quand ils furent en vue  » devient «  Quand ils s'approchent  ». «  Nous resterons ici aussi longtemps qu'il nous plaira  » devient «  On restera ici aussi longtemps qu'on voudra  ». «  Nous aurons du mal à l'empêcher de s'en prendre à ces messieurs  » devient «  Nous aurons du mal à l'empêcher de vous sauter dessus.  » «  Mon bon Dabogert !  » devient «  Salut, toi !  ». Etc. Les descriptions sont par ailleurs simplifiées - sans doute parce que trop « chiantes » : «  Ils passèrent une heure à discuter, puis le soleil disparut dans un flamboiement d'incendie, et le lac refléta de merveilleux tons de pourpre et d'or  » devient «  Ils passent encore une heure à discuter, puis le soleil disparaît derrière les sommets alpins, et le lac prend des reflets dorés  ». J'arrête là - mais je renvoie au blog de ce professeur , pour ceux qui voudraient d'autres détails. Une telle entreprise marketing d'abâtardissement de l'œuvre d'Enid Blyton est non seulement écœurante, mais elle témoigne d'un parfait mépris pour le lectorat visé, les 10-12 ans. Malheureusement, la « Bibliothèque Rose » n'est pas seule coupable. J'ai eu, en effet, l'idée de remonter aux textes originaux. Et quelle ne fut pas ma stupéfaction de constater que l'éditeur anglais du Club des Cinq (The Famous Five, en vo), la maison Hodder, s'est lancée, en 2010, dans une « modernisation » (updating) systématique des 21 titres de la série - dont on suppose qu'elle a évidemment reçu l'assentiment des ayants-droit d'Enid Blyton. Outre que le vocabulaire est, là encore, outrageusement simplifié et « djeunisé » (« Mother » ou « Father » sont à chaque fois remplacés par « Mum » ou « Dad », par exemple), et que les descriptions sont allégées, nos sympathiques jeunes héros se voient désormais munis de téléphones portables (si ! si !) et le politiquement correct y fait des ravages insensés. Certes, la série du Club des Cinq est « datée » : elle fut écrite entre 1942 et 1963, par une romancière qui n'a jamais été une féministe combattante, et qui nourrissait par ailleurs des préjugés volontiers racistes et snobs. Fallait-il pour autant réécrire ses livres ? L'initiative a provoqué un débat passionné outre-Manche - et largement en défaveur de cette « modernisation » vulgaire. «  A trop vouloir expurger ces textes, il ne reste plus qu'un squelette, dépourvu de la chair dont l'avait habillé l'auteure  », expliquait par exemple une contributrice du site du Guardian, qui précisait pourtant : «  Quand j'étais petite, les romans d'Enid Blyton passaient pour de la littérature de contrebande, car ils étaient bannis de la maison féministe dans laquelle j'ai été élevée. (...) Et c'est sûr qu'ils sont odieusement sexistes. Mais si on commence à les réécrire, pour vouloir absolument les adapter aux enfants d'aujourd'hui, autant, aussi, bannir tout le vocabulaire misérabiliste des romans de Dickens, pour ne pas heurter les consciences sensibles.  » Et un lecteur d'ajouter : «  Quand j'ai lu le Club des Cinq, au début des années 1980, ces récits étaient déjà affreusement datés. Mais le principe d'un roman n'est-il pas de vous transporter dans un autre monde, afin de regarder d'un œil différent le monde dans lequel nous vivons ? Et un livre capable de vous transporter à une époque donnée y parviendra à toutes les époques, et réussira toujours à trouver ses lecteurs  ».
30.11 2011

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