Après avoir commencé sa carrière en 1998 comme substitut à Versailles, Peimane Ghaleh-Marzban a notamment été secrétaire général du parquet général, premier vice-président adjoint au Tribunal Judiciaire de Paris et président du tribunal judiciaire de Bobigny avant de se voir nommé en juin dernier président du Tribunal judiciaire de Paris. Remarqué pour sa condamnation très ferme des menaces « inacceptables » qui ont visé les juges après la condamnation de Nicolas Sarkozy dans l'affaire des financements libyens, il cite aussi bien Zola que Robert Badinter, Primo Levi que Jean-Denis Bredin comme sources de sa compréhension du monde et de la justice.
Livres Hebdo : Quel est votre rapport à la lecture ? Êtes-vous un lecteur précoce ou êtes-vous venu à la lecture sur le tard ?
Peimane Ghaleh-Marzban : Dans ma jeunesse et ma vie étudiante, je lisais de manière normale, sans être un passionné. C'est véritablement la rencontre avec le droit et la chose publique qui a orienté mes lectures. Les lectures qui m'ont alors frappé furent celles sur la Seconde Guerre mondiale, le crime contre l'humanité et la Shoah : La Nuit d'Elie Wiesel ou Premier combat de Jean Moulin.
Cela correspondait, dans les années 1980, à mon adolescence, au moment de l'arrestation de Klaus Barbie, de la préparation de son procès (1987) et de la sortie du film de Claude Lanzmann, Shoah. Ce rapport au crime le plus abject forge une conscience. Ensuite, mes lectures se sont orientées vers la chose judiciaire : j'ai été passionné par les écrits de Jean-Denis Bredin (Un coupable, Un enfant sage, Un tribunal au garde-à-vous) et bien sûr par Robert Badinter avec L'Exécution et L'Abolition. Étudiant, j'allais au Centre Pompidou lire les procès-verbaux du procès de Nuremberg, une œuvre gigantesque en plusieurs tomes.
Peimane Ghaleh-Marzban, président du tribunal judiciaire de Paris- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Plus tard, vers 22 ou 23 ans, Primo Levi m'a totalement bouleversé. Enfant, mes parents m'avaient emmené voir le camp du Struthof ; ce rapport à l'essentiel, aux choses les plus graves qui touchent au cœur de l'humanité, est ce que j'ai aimé dans le métier de juge.
J'ai également lu L'Éloquence de Jean-Denis Bredin et Thierry Lévy. J'ai d'ailleurs vécu un moment incroyable lorsque je présidais la 11e chambre et que j'ai eu Thierry Lévy dans un dossier. Je l'avais vu en 1993, jeune stagiaire, lors du procès Triangle où il avait prononcé une plaidoirie d'une violence inouïe contre le procureur Jean-Claude Marin. Il y avait aussi à cette époque Maître Olivier Schnerb, pour qui j'avais de l'admiration.
Mais pour revenir à l'enfance, je crois que la première œuvre marquante est celle de la Comtesse de Ségur avec notamment avec Les Malheurs de Sophie. Le fait que Sophie reconnaisse ses fautes et soit pardonnée m'a peut-être structuré dans l'acte de juger. J'ai aussi adoré Le Club des Cinq.
Et Hannah Arendt ?
P.G-M. : J'ai lu Eichmann à Jérusalem, ainsi que les articles de Joseph Kessel sur ce procès. Sur la Seconde Guerre mondiale, il y a aussi l'ouvrage de Julian Jackson sur le procès Pétain et La Justice déshonorée de Virginie Sansico. Ce qui m'a intéressé, c'est l'attitude des juges durant cette période, servant l'État français puis « une poignée de misérables », un sujet travaillé par Marc-Olivier Baruch pour le procès Papon.
« Un tribunal au garde-à-vous de Jean-Denis Bredin et L'Abolition de Robert Badinter »
Vous avez lu le journal de Maurice Garçon ?
Oui, il est très dur sur la magistrature. C'est une image d'absence de courage dont on doit se défendre, mais qui reste ancrée dans une forme de pensée populaire historique : l'idée que la justice a été pleutre. Jean-Denis Bredin est également très rude dans Un tribunal au garde-à-vous ou Un coupable, tout comme Badinter dans la seconde partie de L'Abolition lorsqu'il évoque le procès de Dominique Baudis.
J'aimerais, dans mes rêves les plus fous, que l'on puisse avoir une image plus honorable de la justice. Lors de mon discours d'installation qui portait sur la confiance, j'ai insisté sur ce point. L'incertitude nourrit la défiance. Je suis par exemple très attentif aux divergences de jurisprudence au sein d'une même chambre. Il faut se parler et assumer ses désaccords, car l'incertitude participe de l'évitement du juge.
Le juge est là pour dire ce qui est bien et mal au regard du contrat social...
Porter la parole d'un homme en tant qu'avocat est une grande dignité, surtout face à une profonde injustice. Nous, magistrats, sommes dans une recherche de vérité et d'absolu, avec la peur de mal faire, de se tromper. Cette idée d'imprescriptibilité me marque. Je me souviens d'un dessin de Plantu lors de l'arrestation de Barbie : une main sortant d'un sablier pour le rattraper, où l'on devinait la silhouette de Jean Moulin. La justice des hommes pourchasse jusqu'au dernier instant. Dans ces procès, on voit les archétypes : Papon le haut fonctionnaire zélé et servile, Touvier le malfrat antisémite lâche, et Barbie l'incarnation du mal.
Cela me renvoie aussi à mon expérience personnelle. J'étais, durant mon service national, aspirant officier de la marine sur le porte-avions Foch en mer Adriatique en juillet 1995. Nous avons eu l'ordre de rentrer le 16 juillet, et le massacre de Srebrenica a commencé juste après, les 17 et 18 juillet. J'ai été très tourmenté de savoir que nous sommes partis 24 heures avant le début du massacre de 8 000 personnes. On pense que ces horreurs appartiennent à l'histoire, mais elles se reproduisent.
« Je cite souvent la scène des chandeliers des Misérables »
Cela a-t-il orienté vos lectures vers les classiques comme Stendhal ou Balzac ?
Zola a structuré ma pensée sociale avec Les Rougon-Macquart. J'ai lu Balzac, Eugénie Grandet, Illusions perdues, puis Victor Hugo et Les Misérables. Je cite souvent la scène des chandeliers de l'évêque à mes collègues quand nous rendons une décision un peu généreuse : « Vous avez oublié les chandeliers ». J'ai aussi découvert Albert Cohen ; je relis parfois des passages de Belle du Seigneur, comme la description obséquieuse d'Adrien Deume ou la réunion de la Société des Nations, qui rappelle certaines de nos réunions actuelles où personne n'a d'idée mais où tout le monde parle.
Et durant vos études ?
Ma première année de droit en septembre 1989 fut exceptionnelle, entre le bicentenaire de la Révolution et la chute du Mur. J'ai lu le manuel de droit constitutionnel de Jean Gicquel, un ouvrage très construit, mais aussi Alexis de Tocqueville, notamment De la démocratie en Amérique. J'ai lu les ouvrages d'introduction au droit de Mazeaud et Carbonnier (même si Flexible Droit est parfois complexe), ainsi que les grands arrêts de la Cour suprême américaine comme Marbury v. Madison.
À la Cour de cassation, j'ai travaillé sur la manière dont la Cour a aboli l'esclavage par l'interprétation du droit entre 1828 et 1848, sous l'action du procureur général Dupin. Ce qui me fascine, c'est que ces magistrats, sans la boussole des droits de l'homme actuels, à travers la convention européenne des droits de l’Homme et la jurisprudence de la CEDH, ont trouvé par leur conscience le sens des choses pour atténuer le Code noir. Aujourd'hui, nous sommes aidés par la norme supérieure et le droit européen, mais la question de l'éthique dans la décision reste centrale.
« Je privilégie les biographies, les histoires de procès ou les ouvrages politiques »
Lisez-vous davantage de dossiers pénaux que de romans désormais ?
Je lis peu de romans. Je privilégie les biographies (Churchill, Clemenceau), les histoires de procès ou les ouvrages politiques (Peyrefitte, De Gaulle, Pierre Péan sur Mitterrand). Je relis Badinter, Hugo ou Cohen. Je suis aussi fasciné par la figure de Pierre Drai, dont je lis beaucoup sur les archives du Monde.
Lisez-vous des auteurs plus contemporains ou philosophes ?
J'ai lu Romain Gary (La Promesse de l'aube), Joseph Kessel (Les Cavaliers). Mais je lis peu de contemporains, je reste sur mes classiques et beaucoup d'ouvrages juridiques. Je lis peu de romans policiers ou de BD, à part les classiques comme Tintin, Astérix ou Tanguy et Laverdure à l'époque. Cependant, un livre m'a marqué à 16 ans : Solon, raisons pour la justice de Jean-Marie Coulon. C'était une critique contre la politique de Badinter qui m'avait particulièrement intéressé et m’avait fait entrer dans le monde judiciaire, bien que par un angle particulier.
Quel livre recommanderiez-vous à un jeune juriste ?
P.G-M. : Le Gardien des promesses d'Antoine Garapon. Et pour la technique, Les Sources constitutionnelles du droit administratif de Bernard Stirn. Avec cela et une introduction au droit, on peut entrer dans la carrière.
Peimane Ghaleh-Marzban « La justice est aujourd'hui à mon sens largement dépolitisée »
Votre premier poste de substitut était-il un choix ?
Peimane Ghaleh-Marzban : Je suis civiliste de formation, j'avais commencé une thèse avec Jacques Ghestin. C'est pour des raisons géographiques que je suis allé au parquet, et j'ai adoré. Le pénal permet d'être au cœur de la réalité humaine. Aux assises, je préparais mes réquisitions en lisant des ouvrages sur le sujet, comme Histoire du viol, pour cultiver l'art oratoire de manière instruite.
Quelles figures de magistrats vous ont influencé ?
Pierre Truche, pour sa vision d'une justice humaine et sociale, transmise par Jean-Louis Nadal. Pierre Drai également, pour son imagination dans l'adaptation de la procédure civile (l'urgence, la régulation) et sa très forte exigence déontologique. Il avait des mots pouvant être durs dans les années 1980 contre certains comportements.
Le rapport au politique a-t-il changé ?
La justice est aujourd'hui à mon sens largement dépolitisée. La loi constitutionnelle de 2008, portée par Nicolas Sarkozy a permis de réformer le Conseil supérieur de la magistrature vers plus d'indépendance, en retirant la présidence de l’institution au président de la République et en la confiant au premier président et au procureur général de la Cour de cassation.
« La procédure pénale vue comme modèle éthique et déontologique »
Sur le plan professionnel, j'ai été inspiré par Claude Nocquet, qui a présidé la 11e chambre et créé le pôle financier. J'admirais sa manière de présider. Dominique Commaret est une autre magistrate qui m'a marqué avec un article à mon sens fondateur sur la procédure pénale vue comme modèle éthique et déontologique : elle expliquait que les règles de procédure (délais, contradictoire) portent en elles des valeurs éthiques indispensables au pilotage d'une audience.
Et Robert Badinter ?
C'était un ascète incroyable. Lorsqu'il intervenait à la Cour de cassation à l’occasion des conférences que nous organisions avec Jean-Louis Nadal, procureur général, alors que j’étais secrétaire général du parquet général, il se préparait minutieusement, sans prendre le temps de participer au déjeuner offert aux intervenants. J'ai eu peu de contacts directs. Je me souviens toutefois, la fois où, alors que j'étais au cabinet de Jean-Louis Nadal, il m'avait appelé pour avoir des détails techniques sur l'exécution des peines afin de nourrir une intervention sur une matinale. J'ai aussi été marqué par la venue de Shirin Ebadi, avocate iranienne et Prix Nobel de la paix, à la Cour de cassation, à l’occasion de laquelle j'avais préparé le discours d'accueil de Jean-Louis Nadal.
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