Roman/France 21 août Beata Umubyeyi-Mairesse

« Le silence est une arme défensive, lisse, froide, dont les femmes peuvent se servir la vie entière contre les hommes, contre leur progéniture, contre elle-même. » C'est cette arme-là qu'a choisie Immaculata, une Rwandaise tutsie rescapée du génocide il y a vingt-cinq ans, l'une des fortes héroïnes du premier roman de Beata Umubyeyi Mairesse. Silence sur les géniteurs disparus de ses deux enfants, sa fille aînée Blanche, née d'un père français, et son fils Bosco, « enfant-accident » conçu avec son amour de jeunesse. Silence sur ce qu'elle a enduré pendant ces trois mois du printemps 1994, où elle a survécu, cachée dans la cave d'une librairie universitaire, pendant que les siens se faisaient massacrer. Silence sur un chagrin verrouillé. Jusqu'au mutisme radical...

Roman plein de douleur ravalée, de secrets hauts comme des murs, qui décrit par les témoignages en écho de trois générations d'une même famille, la lente et longue cicatrisation de blessures indicibles,Tous tes enfants disperséss'ouvre sur le récit de Blanche, qui retourne en 1997 pour la première fois à Butare dans le sud du pays, la ville où elle a grandi et qu'elle a fuie trois ans plus tôt. Elle retrouve sa mère et son demi-frère, parti à 17 ans rejoindre les rebelles du Front patriotique rwandais, rentré vivant mais brisé après la guerre civile. La jeune femme qui vit désormais à Bordeaux et va donner naissance quelques mois plus tard à un fils, tente de rapiécer les morceaux d'une histoire qui a piégé les destins individuels dans la tragédie collective. De combler la version « à mots troués » que lui a racontée sa mère. De percer ce silence qui protège et qui tue. « Je me suis pendue avec ma langue », constate la mère dans sa belle langue imagée. « Dans ma tête mes pensées chiffonnées étaient semblables à un drap blanc fatigué de la longue nuit de mon absence, dans les replis duquel je cherchais une aiguille pour reprendre mon ouvrage de mémoire », dit la fille. A travers ces deux femmes magnifiquement résistantes qui cherchent un chemin de réparation pour leurs « cœurs en lambeaux », pour faire la paix avec le ressentiment et l'amertume, le roman mêle la quête des origines et la question de la transmission des traumatismes, à une réflexion sur l'identité métisse, sur ceux qui, comme Blanche, ont le sentiment d'habiter « une frontière », une place ambiguë, ici entre l'Europe et l'Afrique, et que reflètent leur peau, leur langue et jusqu'aux noms, donnés ou choisis, chargés de double sens. Ainsi Blanche, qui n'a pas transmis le kinyarwanda, sa langue maternelle, à son fils Stokely, prénommé comme le militant des Black Panthers, se fait appeler Barbara en France. Son compagnon, métis lui aussi, de mère originaire du Médoc et de père martiniquais, inconnu, a décidé de porter celui d'un héros de l'indépendance du Mozambique. L'un des nombreux proverbes rwandais qui illuminent ce roman de leur sagesse poétique, affirme que le cou, la gorge est « umutemeli w'ishavu, le couvercle du chagrin ». De sa belle voix multicolore, avec une légitimité venue de l'intérieur et le sens de sa responsabilité, Beata Umubyeyi Mairesse le soulève pour libérer les mots tus. 

Beata Umubyeyi-Mairesse
Tous tes enfants dispersés
Autrement
Tirage: 6 000 ex.
Prix: 18 euros ; 252 p.
ISBN: 9782746751392

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