Récit/France 4 juin Adèle Van Reeth

La vie bonne est-ce à quoi aspire tout ami de la sagesse. Et chaque philosophe, à son tour, s'est évertué à définir ce que serait cette vie-là. Tendue vers le souverain bien, tempérée et pratique, indifférente aux vicissitudes du destin, tournant le dos aux choses du monde ou jouissant à fond des plaisirs qu'il nous offre... Qu'on soit platonicien, aristotélicien, stoïcien, épicurien, hédoniste, la vie bonne est en vérité un horizon de vie, l'aune à laquelle on se doit d'accorder son existence tandis que se déclinent nos actions dans l'étoffe du quotidien. Quid de cette vie-ci ? Celle qui passe, subreptice, au fil des jours, à travers des gestes inlassables et discrets, des sourires furtifs, des chagrins sournois, la routine du travail, la périodicité des vacances, l'habitude de l'amour ? La banalité à laquelle nous assigne le fait même d'être vivant et en société est le sujet de La vie ordinaire d'Adèle Van Reeth.

La narratrice de ce récit - autofiction, essai ? Ce livre aura du mal à trouver sa nomenclature dans les rayonnages - se raconte, de ses jeunes années en tant qu'étudiante à la maternité. Ou plutôt, l'inverse. L'attente et la naissance de ce premier enfant lui auront permis de soulever le couvercle d'un chaudron de tant de questions qui bouillaient au-dedans d'elle. Elle avait été une jeune fille sur le qui-vive, elle reste inquiète, mais n'aime pas se projeter : « Vivre d'autres vies que la mienne ne m'intéresse pas. » Avec l'enfant, la vie ne va-t-elle pas devenir domestique ? Il s'agira d'« apprivoiser le fauve en la demeure. » Paradoxal exercice. Car « habiter est un combat que je mène quotidiennement sans savoir contre quoi je me bats. »

Et de se remémorer... Chicago, la bibliothèque du campus, une révélation : Ralph Waldo Emerson (1803-1882). La narratrice se plonge dans la pensée du philosophe et poète transcendaliste américain. « L'avantage de l'ordinaire, c'est qu'il se trouve partout où nous sommes : la chambre à coucher, la salle de bain et la cuisine forment le décor de notre premier contact avec le monde. » La conversion de l'ordinaire en une chose bonne se résume en ces mots qui éblouissent et désarçonnent : « L'ordinaire n'est pas pour Emerson une fin en soi, mais un nouveau départ. »

De Nietzsche à Clément Rosset en passant par Montaigne, les livres se sont empilés sur sa table de chevet mais Adèle Van Reeth ne se contente pas de lire, elle ne fuit pas l'époque, elle s'y frotte. Les auditeurs de France Culture où elle produit et anime une émission de philosophie ne l'ignorent point. Ici, on découvre une femme ultra-contemporaine entre mille activités et zigzags amoureux. « Le nouveau départ » pour l'autrice de La vie ordinaire a certainement été l'enfant. Cela dit, départ il y eut avant, départ il y aura après, puisque l'ordinaire dans son « ordinarité » est gros de tous les projets. Mais pas de plans sur la comète : plans d'action. L'ordinaire est la glaise du réel qui fait de nous des potiers. Chaque jour est une nouvelle aube. Et le soleil ne vaut que parce qu'il nous fait croître sur la terre.

Adèle Van Reeth
La vie ordinaire
Gallimard
Tirage: NC
Prix: 16 euros ; 192 p.
ISBN: 9782072894893





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