Environnement

Le « Green new deal » du livre

Le rayon écologie de la librairie Mollat à Bordeaux. - Photo Olivier Dion

Le « Green new deal » du livre

C'est un virage majeur qui atteste d'une sensibilité nouvelle à l'urgence écologique. Editeurs, libraires, associations ou bibliothèques rivalisent de projets et d'actions pour tenter d'appliquer à la filière du livre les résolutions qui traversent toute la société. Quelles actions lancent-ils concrètement et à quelle étape ? Avec quels outils, à quelle échelle et sur la base de quels instruments de mesure ? Enquête.

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Par Cécilia Lacour ,
Créé le 04.12.2021 à 09h15 ,
Mis à jour le 06.12.2021 à 12h30

La prise de conscience se généralise à tous les segments du livre. « Même dans ce moment de tension lié à la pénurie de papier, l'écologie n'est pas oubliée, peut-être même pour la première fois », note Olivier Blanche, P.-D.G. des éditions Terre Vivante, pionnières de l'écologie pratique depuis plus de quarante ans.

De fait, les initiatives essaiment partout en France et dans le monde. Le nombre de déclarations et d'engagements s'envole. Depuis 2019, la majorité des organismes professionnels prennent publiquement position en faveur de l'environnement.

Le 27 octobre dernier, le Syndicat national de l'édition (SNE) donne naissance à une Charte environnementale de l'édition de livres. Sur treize pages, ce guide de bonnes pratiques vise à fournir des clés aux professionnels afin de mettre en place des actions concrètes. « L'objectif est de permettre à chacun d'accéder à un certain niveau de compréhension, de montrer les bonnes actions déjà entreprises et souligner les leviers d'amélioration », explique Pascal Lenoir, président de la commission Environnement et fabrication du SNE et directeur de la production chez Gallimard.
 

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De nombreux engagements

Un mois plus tôt, c'est l'Union internationale des éditeurs (UIE) et sept autres organismes professionnels qui notifiaient leur engagement commun pour que les actions en faveur du climat deviennent une priorité. Ce jour-là, les signataires annoncent dans un communiqué commun le lancement d'une série de discussions. « Nous avons le pouvoir, en tant qu'éditeurs, imprimeurs, libraires, bibliothécaires, auteurs et éducateurs, d'avoir un impact bien plus direct sur le développement durable », assure alors Bodour Al-Qasimi, présidente de l'UIE, en préambule de la première réunion menée lors de la dernière Foire de Francfort.

En octobre 2020, l'Organisation des nations unies invitait de son côté les éditeurs à s'engager sur une série de dix actions pour tendre vers un avenir plus durable et équitable d'ici 2030. Depuis, trois groupes anglo-saxons - HarperCollins, Penguin Random House et Bonnier Books - ont annoncé leur objectif de devenir « climatiquement neutre » d'ici à la fin de cette année.

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Mais l'urgence environnementale ne concerne pas seulement les éditeurs. Loin de là. Tous les maillons de la chaîne s'emparent du sujet. Le Syndicat de la librairie française (SLF) a lancé sa commission Environnement et développement durable fin 2019, suivi au début de cette année par l'Association des bibliothécaires de France (ABF). Née de la rencontre entre l'auteur Marin Schaffner et de la libraire Anaïs Massola, une Association pour l'écologie du livre a même été fondée il y a deux ans.

Profusion d'initiatives

Si les prises de position officielles se multiplient, de nombreux professionnels innovent déjà sur le terrain et imaginent des solutions pour réduire l'impact environnemental de leur activité. De l'écoconception des livres jeunesse édités par La Cabane Bleue aux labels verts lancés par La Martinière et Casterman, en passant par la réduction des déchets au sein de la librairie La Procure à Tournai ou les ateliers de sensibilisation à l'environnement dans la médiathèque de la Canopée des Halles, ce sont autant d'exemples d'initiatives lancées ces dernières années par les différents acteurs de la filière du livre.

Ils rejoignent ainsi les rangs de précurseurs engagés depuis une dizaine d'années en faveur d'un livre plus vert. Parmi eux : les « éditeurs écolo-compatibles », du nom du collectif lancé en 2010 par sept éditeurs - éditions de Terran, Rue de l'échiquier, Pour penser à l'endroit, Yves Michel, La Plage, Plume de Carotte et La Salamandre - afin d'amorcer des pistes de réflexion au sein de l'édition indépendante, ou encore le groupe Hachette Livre.

GREEN TEAM

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« Nous avons été pionniers en nous dotant dès 2009 d'un outil de pilotage avec notre premier bilan carbone », réalisé par le cabinet Carbone 4, souligne Gaëtan Ruffault, directeur des ressources humaines et de la RSE de Hachette Livre. De cette analyse, le groupe a identifié les axes sur lesquels travailler, « principalement réduction de nos émissions carbone, préservation des ressources naturelles, gestion de la fin de vie des produits et des déchets et actions en faveur de la biodiversité », selon Gaëtan Ruffault. Hachette Livre a également lancé plusieurs initiatives comme l'étiquetage environnemental de ses livres en 2012, la semaine de l'écoconception en juin dernier, et créé une « green team ». Sa prochaine initiative : un challenge de l'écoconception pour récompenser des démarches écologiques mises en place par des maisons du groupe.

On dit souvent que « chaque geste compte » pour protéger l'environnement. Mais, même cumulées, ces initiatives sont-elles suffisantes pour réinventer l'industrie du livre ? Comment faire le tri entre effet d'annonces, bonnes intentions et réels progrès ?

« On peut faire mieux ! », reconnaît Charles Hédouin, cofondateur de Livr&co, une librairie en ligne lancée en décembre 2020 qui vend des ouvrages éco-conçus et respectueux de l'environnement et propose une traçabilité des produits utilisés dans leur fabrication. « Il faut changer de paradigme industriel : nous pouvons créer de nouvelles formes de production, de consommation, et une chaîne plus vertueuse », assure-t-il.

Avant de révolutionner l'industrie du livre, ne faudrait-il pas, par exemple, ouvrir un volet pédagogique ? « Nous avons encore un effort majeur à faire en termes de sensibilisation », affirme Olivier Blanche. « Il faut donner les outils tout en expliquant les contraintes », complète Charles Hédouin. Le libraire a d'ailleurs animé les 24 et 25 novembre une toute nouvelle formation sur la publication écoresponsable proposée par Fontaine O Livres.

Autre chantier : le livre manque cruellement d'indicateurs centralisés et interprofessionnels pour mesurer son impact environnemental. « Il serait important d'aller plus loin encore sur le sourcing des matières premières entrant en compte dans la fabrication du papier [le principal contributeur du bilan carbone d'un livre, NDLR] », poursuit Olivier Blanche. Dans sa charte environnementale de l'édition de livres, le SNE imagine d'ailleurs la mise en place d'un indicateur commun à l'ensemble de la filière sur le bilan carbone.

Un monde complexe

D'autres idées émergent pour réduire l'impact de l'activité d'édition : la réduction du pilon, le recours à du papier recyclé ou à des encres végétales, une impression plus locale ou encore la certification des imprimeurs, papetiers ou transporteurs à l'image de celles qui existent déjà pour le papier.
 

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« L'écologie n'est pas une utopie mais les meilleures volontés du monde vont se heurter à la réalité. Tout devient plus complexe, plus international, plus économiquement difficile à maîtriser », prévient toutefois Olivier Blanche. Depuis sa création en 1979, Terre Vivante est « dans une recherche permanente d'exemplarité » sans pour autant atteindre totalement son but. À plusieurs reprises, la maison a par exemple tenté d'imprimer l'ensemble de sa production sur du papier recyclé. Sans y parvenir dans un contexte où « les fabricants de papier recyclé en France disparaissent ».

Pour l'éditeur, le virage environnemental du livre devra surtout réussir à répondre à la question suivante : « Comment peut-on être le plus écologique possible dans un monde de plus en plus complexe ? » Une équation hautement épineuse à résoudre.

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