Ça commence par une lettre de corbeau, puis une autre, et une autre encore. Christine, peintre installée au lieu-dit des Trois-Filles-Seules pour pratiquer son art loin de la rumeur citadine, se demande qui pourrait bien lui adresser pareilles menaces. Cette femme déjà d'un certain âge ne fréquente plus grand monde, hormis son chien et ses voisins de la ferme dont elle partage la cour - Patrice Bergogne, son épouse Marion et leur fillette, Ida, qui vient tous les jours au sortir de l'école prendre son goûter chez l'artiste qu'elle appelle familièrement Tatie. À La Bassée, jamais rien ne se passe. Cette étrangère, venue s'isoler à la campagne il y a une quarantaine d'années, du temps de Bergogne père, est une femme libre, elle a eu des amants, sa liberté a dû agacer. Mais de là à avoir des ennemis... Non elle ne voit pas, répète-t-elle aux gendarmes chez qui Patrice l'a conduite une fois de plus.

Dans Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier a pris les ingrédients du thriller pour concocter un roman dont on tourne les pages au rythme haletant de l'intrigue. Ce sont les quarante ans de Marion. Patrice, après toutes ces années, est toujours fou amoureux de cette fille énergique, qui vient de la ville, si belle, qu'il a rencontrée sur Internet. L'agriculteur bourru se pince encore pour y croire, quoique ces temps-ci s'est instaurée entre eux une sorte de distance, plutôt une indifférence du côté de Marion quand il leur arrive trop rarement de faire l'amour. Patrice décide de lui offrir un ordinateur, il prend sa voiture pour se rendre chez Darty. Ida, excitée à l'idée de préparer l'anniversaire de sa maman, appelle Christine, complice, qui s'est chargée des gâteaux, puis Radjah le chien. Ni Tatie ni toutou. Ida va à l'étable. Distingue une masse au sol. Elle caresse Radjah. Sa main est gluante.

Affolée, elle court à la cuisine se laver les mains. L'eau froide rougit au contact de ses doigts. Du sang. Dans le salon, un homme est assis, il se présente. « Dis-moi, je ne t'ai pas fait peur, j'espère, » dit-il en souriant. Patrice rentre à son tour. Découvre deux types. Celui du salon l'accueille, tout miel ; à l'étage, Ida et Christine sont sous la garde d'un jeune blond, à l'allure frêle, muni d'un couteau. D'autres s'ajoutent au huis clos, parmi lesquels Marion, qui revient de son travail à l'imprimerie. Pourquoi ces rôdeurs ? On ne va pas déflorer le mystère. Si Mauvignier use ici de tous les tropes de l'épouvante, il en subvertit le genre. Certes, on frémit et on veut la suite. Néanmoins, ce ne sont pas uniquement les ressorts scénaristiques qui confèrent au roman son efficacité. Véloce et profond, pénétrant, jamais pesant, Histoires de la nuit est percutant et dense à la fois - quelque 600 pages. La phrase s'enroule autour de moyeux subjectifs et ourdit la trame psychologique de chaque personnage, l'animant dans toute son épaisseur d'humain. C'est que le scénario, depuis le début, cède le pas à l'écriture « pour que, du propre aveu de l'écrivain, les personnages soient des personnes ».

Laurent Mauvignier
Histoires de la nuit
Minuit
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 24 € ; 640 pages
ISBN: 9782707346315

Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités