Il y a encore deux ans, la romantasy, cette fusion de fantasy et de romance, faisait figure d’eldorado. Aujourd’hui, l’un de ses pionniers attend son repreneur au tribunal. Eilean Books, groupe auquel appartient l’éditeur De Saxus, a été placé en redressement judiciaire le 24 juin par le tribunal des activités économiques de Paris.
Né dans le manga avec Komikku, le groupe s’était imposé en quelques années comme l’un des éditeurs les plus dynamiques de la fantasy et de la romantasy, grâce aux traductions de Samantha Shannon, Jay Kristoff, ou Victoria Aveyard. L’ensemble vendait encore quelque 750 000 exemplaires par an en 2024 et 2025, selon les données NielsenIQ BookData citées dans l’offre de reprise déposée par Univers Poche, filiale d’Editis.
Un modèle gourmand en trésorerie
Ce succès s’est construit sur un modèle coûteux. Depuis 2025, De Saxus publie certaines nouveautés à la fois en relié et en poche, sous le label PAL : deux fabrications, deux stocks, deux circuits de retours à financer. S’y ajoutent des avances élevées sur les droits étrangers : « La forte concurrence sur certaines acquisitions internationales a entraîné une hausse importante du coût des droits », confirme Simon Saint-Ouen, adjoint à la direction générale déléguée de Hugo Publishing, spécialiste du segment.
De son côté, Adrien Le Jemble, secrétaire général et éditeur de City Éditions, qui publie de la romantasy sous le label Korrigan indique que « les droits et la traduction sont les deux grands postes de coûts pour la romantasy. » « On peut vite atteindre des sommes importantes, et derrière, il faut vendre suffisamment pour rentrer dans ses frais », précise-t-il.
Avant la procédure, les signaux d’alerte s’étaient multipliés pour Eilean Books : traducteurs payés en retard, parutions reportées, départs dans les équipes. Modèle trop ambitieux ou marché qui flanche ? Pour Univers Poche, « la demande n’a jamais fait défaut ». Autrement dit, les difficultés tiendraient au manque de moyens plutôt qu’à une désaffection des lecteurs.
Un marché saturé
Le contexte n’a rien arrangé. Au plus fort du boom, entre août 2023 et juillet 2024, la romantasy tirait l’imaginaire (+ 21,8 % en valeur selon NielsenIQ BookData). Mais depuis, le marché du livre a reculé de 6,2 % en volume au premier semestre 2026. Quant à la romantasy, elle échappe encore aux statistiques publiques : NielsenIQ BookData ne la suit dans une catégorie à part que depuis septembre 2025.
Chez Hugo, on admet un recul de la romantasy en 2025, « moins marqué que celui de la romance dans son ensemble », en partie dû au calendrier : deux tomes de Fourth Wing en 2024, un seul en 2025. Le problème tiendrait surtout à l’offre : « Le marché ne manque pas de lecteurs. Il manque parfois de place pour absorber autant de nouveautés simultanément », estime Simon Saint-Ouen.
Chez Korrigan, on dresse le même constat. « Concernant la romantasy, on a atteint un plafond de verre » observe Adrien Le Jemble. « Tous les éditeurs se sont engouffrés dans ce segment. Les titres se sont multipliés alors que le lectorat est resté le même. » La maison en tire les conséquences. « En 2023, on sortait au total entre 30 et 40 titres. En 2027, on sera à un peu plus d’une vingtaine, détaille Adrien Le Jemble. On diminue le nombre de parutions pour davantage les défendre, pour donner le temps aux libraires de faire connaître un auteur ou une série. » Korrigan compte aussi élargir son catalogue à d’autres genres, comme la science-fiction et la dystopie.
Les milliardaires en embuscade
Le segment reste pourtant convoité. Trois candidats sont en lice pour reprendre tout ou partie d’Eilean Books : Univers Poche (groupe Editis, propriété de Daniel Kretinsky), qui a l’avantage de distribuer déjà Eilean Books via Interforum, la filiale de diffusion-distribution d’Editis ; Vega (Kadokawa et Dupuis), intéressé par le seul manga ; et NJJ, la holding personnelle de Xavier Niel, quatre ans après son échec sur Editis. Hachette Livre et Overlord Group s'étaient également positionnés, avant de retirer leur offre.
L’arrivée tardive de Xavier Niel a conduit le tribunal à reporter sa décision, et les offres peuvent encore être améliorées. « J’aurais été surpris qu’aucun grand groupe ne s’intéresse à Eilean Books, juge Adrien Le Jemble. Si on recentre les parutions et qu’on dispose de l’appui d’un grand groupe, avec des moyens et des équipes, ils redeviendront rentables. Leur fonds de catalogue est de qualité ». Après le boom des dernières années, la romantasy entre désormais dans l’âge de la normalisation.
Eilean Books en chiffres
