Le rêve d’or des conquistadores | Livres Hebdo

Par Sean James Rose, le 15.09.2017 5 octobre > Roman France > Alexis Jenni

Le rêve d’or des conquistadores

Alexis Jenni - Photo FRANCESCA MANTOVANI/GALLIMARD

Alexis Jenni nous entraîne sur les pas de Hernán Cortés à la conquête du Mexique. Un roman de cape et d’épée, haletant, au verbe luxuriant.

Il en est des écrivains comme de tout créateur, peintre, musicien. D’aucuns varient de gammes comme de palettes, d’autres restent dans la même tonalité. Alexis Jenni, qui est entré en littérature par la grande porte en décrochant le prix Goncourt dès son premier roman L’art français de la guerre (Gallimard 2011, repris chez Folio), ne cesse de décliner les registres. Après l’ambitieuse fiction sur l’héritage colonial de la France, il signe tour à tour des textes brefs et intimistes, Elucidations : 50 anecdotes (Gallimard, 2013), un essai très personnel sur Jésus, Son visage et le tien (Albin Michel, 2014), une "lettre d’amour" à la femme aimée à travers ses tableaux de prédilection et sous forme de critique d’art, Dans l’attente de toi (L’Iconoclaste, 2016). Quant à son roman précédent, La nuit de Walenhammes (Gallimard, 2015), dans lequel un reporter tintinesque se trouve confronté aux effets de la mondialisation dans le Nord, il avait quelque chose d’une BD picaresque style "ligne claire". Ici Jenni prend un pinceau baroque et peint la fresque sanglante et chamarrée des conquistadores au Mexique. La conquête des îles de la Terre Ferme nous entraîne sur les pas d’Hernán Cortés dans ses rêves d’or, nous faisant palpiter au rythme des massacres et des conversions forcées d’Indiens, le tout conté par l’homme-lige du capitaine fait marquis de la Vallée par le roi d’Espagne.

Le narrateur, Juan de Luna, est un jeune hidalgo désargenté qui a reçu la tonsure. Attaché au service de doña Elvira comme confesseur, il a suivi la noble dame jusqu’à Séville ; l’homme d’Eglise n’en est pas moins homme et s’occupe autant du corps que de l’âme de celle dont il reçoit la confession et les faveurs. Quand le barbon de mari découvre le pot aux roses, il somme Juan de choisir entre la mort certaine ou l’exil dans le Nouveau Monde. Et le prêtre défroqué d’embarquer. Cap sur les Indes. L’équipage est l’occasion pour Alexis Jenni de brosser une galerie de portraits hauts en couleur : le nain Amador de Gibraltar, le lettré de la bande, Andrés, nobliau au sang chaud et fier comme Artaban, le vieux Gonzalo Torres, "chenu mais encore vert", qui compte bien léguer une fortune à venir à des enfants qui "sont encore à faire"… De Cuba à la presqu’île de Yucatán, jusqu’à la déchéance de l’empereur Moctezuma… La conquête des îles, c’est L’art français de la guerre "meets" La nuit de Walenhammes, une réflexion sur la colonisation et la vaine gloire des hommes servie par la plume du feuilletoniste. L’histoire, surtout, d’un rendez-vous manqué entre Aztèques et Espagnols, d’une passion cruelle et morbide, que laissent augurer les premières pages du livre. Le narrateur devenu grand propriétaire de la Nouvelle-Espagne. Juan étreint sa belle princesse indienne, "[s]on bijou vivant", jouit de celle que la mort a déjà emportée. Sean J. Rose

Alexis Jenni
La conquête des îles de la Terre Ferme
Gallimard
Tirage : NC
Prix : 22 euros ; 416 p.
ISBN : 978-2-07-273334-5
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