Roman/Espagne 14 août Manuel Vilas

C'est un livre comme on ne sait plus en faire, plus en écrire. Un livre qui prend le risque non seulement de soi, de ses fantômes, mais aussi de la littérature, de ses pouvoirs évanouis. Les plus grands l'ont salué, Javier Cercas, Antonio Muñoz Molina, l'accueillant en leur Parnasse. Comment faire autrement tant Ordesa de Manuel Vilas s'impose comme un grand texte, tombeau vertigineux et autobiographie à l'aune du manque. De Vilas, on ne connaissait jusqu'alors pour ainsi dire rien en français. Ce texte est d'une facture sans équivalent. De quoi s'agit-il ? De quelque chose comme une rumination vers les étoiles. Un homme, la cinquantaine, se souvient de ce qui le fonde.

L'enfance, d'abord. Celle d'un garçon de cette classe sociale entre basse et moyenne dont l'horizon franquiste n'offrait rien d'autre qu'un avenir borné par une première voiture, une Seat qui n'aura bientôt plus d'âge, un appartement sans apprêt, des fêtes qui n'en sont pas vraiment, et le silence, et la timidité, et une grâce fragile, et un éternel aujourd'hui comme unique perspective. Divorcé, père de deux enfants qu'il regarde grandir avec la stupéfaction qui est en l'occurence celle des pères, Manuel Vilas se présente ici dans son plus bel habit de lumière, le seul, en tant que fils.

Le fils endeuillé d'un homme parti sans un mot ni un signe neuf ans auparavant, et d'une mère qui ne sut se hisser à la hauteur de ce deuil, ni même sans doute le comprendre vraiment. Chez ces gens-là, en ce temps-là, il est vrai, rien ne s'échangeait moins que les mots. Alors, que lui reste t-il à cet homme qui ne peut plus jamais vraiment l'être ? L'alcool, souverain impérieux de sa tristesse, quelques photos, disséminées çà et là tout au long du texte, comme autant de signes et d'abord de signes de l'absence. « La mort saisit le vif », dit la justice. Ici, l'injustice, c'est que c'est l'inverse. Jusqu'à ce que les rôles se confondent. Manuel Vilas ratiocine, tourne en rond, autour d'une figure essentielle de la littérature contemporaine : la disparition. Il y a dans ce texte quelque chose de la hauteur altière d'un W. G. Sebald. Car cette histoire si profondément singulière, si attachée à la figure de la perte, et d'une perte bien précise, est aussi celle collective d'un pays perdu, l'Espagne. Le père disparu, c'est l'Espagne tout entière, dans sa pudeur tragique et les espoirs fragiles de ces années-là. L'Espagne des roucoulades de Julio Iglesias, des boxeurs déchus ressassant leurs souvenirs sur les zincs des tripots, de Madrid et Barcelone comme une prétention, de Huesca et autres comme unique présent, de la télévision comme confirmation de l'ordre des choses. Jamais pourtant Vilas ne juge, jamais il ne se pose en surplomb. Au contraire, dans Ordesa, récit d'un pays et d'un père qui vivait à la petite semaine, le temps est retrouvé. Ils est triste à mourir. Il est beau à écrire. A jamais.

Manuel Vilas
Ordesa - Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon
Le Sous-Sol
Tirage: 5 500 ex.
Prix: 23 euros ; 400 p.
ISBN: 9782364683976

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