Droit d’auteur

Les auteurs manifestent en enterrant "le livre de demain"

Les auteurs manifestent en enterrant "le livre de demain"

Afin de marquer l’ouverture d’un cycle de concertations avec les pouvoirs publics, des dizaines d’auteurs se sont réunis ce 9 juillet à l’occasion d’un happening dans les jardins du Palais-Royal à Paris. Enterrant symboliquement "le livre de demain" lors d’une cérémonie mortuaire, ils ont martelé: "Sans auteurs, pas de livres".

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Par Maïa Courtois,
Créé le 09.07.2018 à 18h07,
Mis à jour le 09.07.2018 à 19h00

Des visages recouverts de crêpes noirs, certains maquillés de fausses larmes. Dans les mains des participants, des roses avec des pétales de papier imprimé. Les quelques soixante-dix auteurs rassemblés ce jeudi dans les jardins du Palais Royal à Paris sont tous vêtus de noir pour l’"enterrement du livre de demain". Une cérémonie symbolique qui a été organisée par la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, le Groupement des auteurs BD du SNAC, la Société des Gens de Lettres, et L’Association des Traducteurs littéraires en France. Ce happening marque l’ouverture d’un cycle de concertation régulier, au rythme d’environ une rencontre tous les quinze jours, entre les ministères de la Culture et celui des Affaires sociales, et les représentants des auteurs.
 
"Soit il y a un sursaut, soit on meurt", assure la romancière Marie Pavlenko, auteure de littérature d’enfance et de jeunesse. "L’enterrement du livre de demain, c’est quelque chose auquel on voudrait ne pas assister en vrai…" complète à ses côtés Anne-Gaëlle Balpe, également auteure jeunesse. Hausse de la CSG, réforme du régime de retraite, prélèvement à la source des impôts, révision de la circulaire sur les revenus artistiques… Les fronts se multiplient pour les artistes auteurs, avec la perspective d’un changement de leur régime social au 1er janvier 2019. "Nous faisons déjà face à une hausse continue des cotisations depuis 2012, à une dégradation de nos revenus, à des réformes transversales inadaptées à nos spécificités, liste Samantha Bailly, présidente de la Charte. Nous attendons des mesures fortes, à la hauteur de la gravité qui plane sur la culture française".
 
"Le droit d’avoir envie d’en vivre"
 
"Tout cela va rendre le métier plus difficile encore", s’inquiète Anne-Gaëlle Balpe. "Parce que oui, c’est un métier, et pas seulement une passion. On travaille comme des bêtes, les soirs, les week-ends dans les Salons,… On produit des richesses non-négligeables. Je revendique le droit d’avoir envie d’en vivre." Si l’écart entre leurs droits et les prélèvements se creuse, "on va devoir faire un autre travail, comme c’était le cas pour moi auparavant. Mais alors on ne rencontrera plus nos lecteurs." Or, insiste sa collègue Marie Pavlenko, "les auteurs jeunesse préparent les lecteurs et les citoyens de demain: nous avons un rôle sociétal à jouer!" Anne-Gaëlle Balpe évoque un jeune garçon, rencontré dans une école. Depuis, il lui a écrit avoir "lu douze livres en deux mois, alors qu’avant il ne lisait jamais."
 
C’est un comble d’avoir une ministre éditrice et un président lettré qui cautionnent cela, au moins par leur indifférence. Benoît Peeters

Auprès de la couronne de fleurs blanches devant laquelle chacun vient se recueillir, un Victor Hugo découpé dans du carton veille. "La mort et le ministère des Affaires sociales ont emmené notre ami le livre pour son dernier voyage", lance une organisatrice. Un homme vient jeter un sachet de cendres sur la couronne. "C’est une action pour secouer les consciences", glisse Tania de Montaigne, l’auteure de Noire (récompensé par le Prix Simone Veil en 2015). "Ce que j’ai écrit devait être adapté en BD: c’est là que j’ai découvert que la considération et la notion de rémunération étaient encore plus consternantes que ce que je connaissais..." L’écrivain et scénariste BD Benoît Peeters lit un discours de l’auteur des Misérables, ardent défenseur du droit d’auteur en son temps. "On fait face à une série de petites atteintes : aucune d’elle ne semble catastrophique, mais leur addition fait que, pour ceux qui étaient sur la ligne de flottaison, la situation devient insupportable", juge-t-il en aparté. "C’est un comble d’avoir une ministre éditrice et un président lettré qui cautionnent cela, au moins par leur indifférence".
 
Un cycle de concertations jusqu’à fin septembre
 
L’orchestre ponctue chaque intervention par une musique mortuaire. De faux sanglots se font entendre dans le public. "Cela fait cinq ans que l’on demande des concertations sur notre régime social, sans résultat. Depuis cinq ans, les décisions sont prises sans nous", juge Samantha Bailly, qualifiant de "positive" l’ouverture d’un cycle de concertations. Le cercle se resserre autour d’elle lorsqu’elle prend la parole pour son discours funéraire. "On est une population isolée, assez silencieuse, mais on existe, et on doit être pris en compte dans nos spécificités", martèle la présidente de la Charte, qui souligne dans son discours que "le droit d’auteur conduit à la nécessité d’un statut spécifique." En rappelant, au passage, que 41% des auteurs professionnels gagnent moins du smic.
 
Les auteurs ont conscience de ne pas avoir, comme les intermittents du spectacle, une force de frappe très ample. Mais à ces funérailles, beaucoup disent y croire au moins un peu. "Nous étions isolés: chacun se disait dans son coin que c’étaient ses livres qui ne marchaient pas… Mais désormais les auteurs se rassemblent, se rendent compte que le problème est collectif. C’est un acquis heureux!" considère Benoît Peeters. "Et une première victoire d’être reçus en concertation, alors qu’avant tout se décidait au-dessus de nous". Les négociations se poursuivront jusqu’au 25 septembre. Celles du jour ont trait à la compensation de la hausse de la CSG et au transfert du recouvrement aux Urssaf. La prochaine séance traitera des problématiques liées au prélèvement de l’impôt, et des "réflexions prospectives sur le statut de l’artiste auteur".





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