Auteur de deux romans remarqués chez Verticales, Tableau vivant en 2001 et Les indignitaires en 2009, Jean-Pierre Enjalbert signe Prendre fin, une vraie gageure littéraire, un exercice de style et de haute voltige, dont l’écrivain se tire avec tous les honneurs. Ce qui n’est pas le cas de son héros et narrateur. Un drôle de type, dont, au début, on ne sait pas grand-chose. Si ce n’est qu’il a passé sa vie à « faire le mort » dès l’âge de 3 ans ! On l’apprend au fil du roman, composé de flash-back. Un bel après-midi de printemps où il traversait l’esplanade Beaubourg l’œil frisant à la recherche de jolies filles, le narrateur s’écroule : attaque foudroyante qui le laisse sur le dos, bloqué mais conscient, et souffrant. Les secours tardant à intervenir, il est condamné à fixer dans son champ de vision le kakemono d’une exposition consacrée à Salvador Dali, peintre qu’il déteste à cause de ses prises de position franquistes.
Lui se définit plutôt comme un « aristanar », athée depuis l’âge de 10 ans, antimaoïste et réfractaire à la psychanalyse dans les années 1970, qui a toujours vécu « au féminin pluriel », amoureux à 19 ans d’une poinçonneuse du métro, aujourd’hui d’une belle Myriam, et de sa « jambe absolue ». Las, celle-ci est aussi courtisée par un certain Ramulow, un pubard aussi frimeur qu’inculte. Ce qui permet à l’auteur une petite digression façon règlement de comptes personnel (c’est un métier avec lequel il vient de prendre ses distances), où le saint patron des 4 par 3 reconnaîtra les siens.
Par force, le narrateur respecte la règle des trois unités du théâtre classique. De lieu : cette esplanade Beaubourg dont il ne saurait bouger, à son corps défendant ; de temps : ces quelques heures à peine qui lui restent ; d’intrigue : il ne se passe rien dans Prendre fin, si ce n’est un travail de réminiscence. Maniant avec brio le jeu sur les mots, l’humour à froid et l’ironie, Jean-Pierre Enjalbert s’est lancé dans une entreprise romanesque risquée mais réussie en dépit de quelques longueurs et facilités rhétoriques. Quant à sa fin, en forme de pirouette, elle « prend ». Et tant pis pour Dali.
J.-C. P.
