Les écrivains qui soignent | Livres Hebdo

Par Laurent Lemire, le 03.11.2017 (mis à jour le 06.11.2017 à 12h43) Bibliothérapie

Les écrivains qui soignent

Alexandre Gefen - Photo PHOTO OLIVIER DION

Dans un essai à paraître le 9 novembre chez José Corti, « Les essais », Alexandre Gefen, chercheur au CNRS-Université de Paris-4, montre comment la littérature française contemporaine se pose en soutien aux victimes et aide à panser les plaies des individus ou de la société.

Alexandre Gefen - Depuis Baudelaire, la littérature est liée aux troubles de la psyché. Or, à partir des années 1980, on constate un changement radical, une sortie de la fascination pour le négatif. La production de ce début du XXIe siècle marque le déclin des fonctions collectives de la littérature et la désacralisation de l’écrivain. Dans nos démocraties privées de grands cadres politiques et spirituels, le récit pense le singulier, le discret, l’invisible et retisse des géographies dans une intention réparatrice.

Sur cette réappropriation des territoires oubliés, je citerais Pierre Bergounioux ou Pierre Michon. Mais le véritable moment où la littérature française contemporaine bascule a lieu en 2009 avec la parution de ce chef-d’œuvre empathique d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne. C’est le retour au réel, avec une attention nouvelle portée au monde et à ceux qui y vivent. On peut aussi citer en 2014 Réparer les vivants de Maylis de Kerangal. Jusqu’alors, personne n’avait décrit avec autant de bienveillance l’individu fragile et souffrant. Le récit de cette greffe cardiaque a valeur de métaphore.

Elle en fait partie. Si vous observez, que remarquez-vous ? Eric Vuillard s’intéresse aux oubliés de l’histoire, François Bon aux victimes de la désindustrialisation, Patrick Modiano aux déclassés, Danièle Sallenave à ceux qui sont à la traîne, Pierre Michon aux vies minuscules, Olivier Rolin aux pauvres, Olivier Adam aux migrants. Aujourd’hui, des auteurs comme Le Clézio prennent soin des peuples en péril. D’autres, comme Antoine Volodine ou Michel Houellebecq, inventent des devenirs possibles. D’autres encore, comme Annie Ernaux, Christine Angot, Virginie Despentes, Delphine de Vigan ou Edouard Louis, écrivent sur les traumas de la mémoire. Ils ont tous un point commun. Ils contribuent à raccommoder le monde.

C’est le cas d’Eric Vuillard quand il évoque Buffalo Bill, de Laurent Mauvignier avec la guerre d’Algérie ou d’Ivan Jablonka quand il s’empare du meurtre de Laëtitia Perrais.

Au contraire. La littérature ne se voit plus comme surplombant le monde, elle s’y immisce. Au cœur des projets littéraires contemporains, je vois cette volonté de sauver ou d’agir, même modestement. Intervenir sur les blessures, mettre des mots sur le perdu ou l’indicible.

L’idée que la littérature nous soigne et nous rende meilleurs est invérifiable. En revanche, on peut analyser les discours sur le pouvoir de la littérature à travers un parcours dans la fiction contemporaine. En Angleterre, un manuel propose des remèdes pour se soigner par les livres. Aux Etats-Unis on parle de "bibliothérapie" (2), et la blogueuse américaine Maria Popova affecte quatre fonctions à la littérature. "Vous économiser du temps, vous rendre plus gentil, vous guérir de la solitude et vous préparer à surmonter les échecs." Enfin, aux Etats-Unis, au Canada, en Italie et même en Iran, des juges prescrivent des "peines de lecture" comme solutions alternatives pour le redressement des criminels.

En 2013, Pierre-André Bonnet a publié un ouvrage sur La bibliothérapie en médecine générale. C’est une pratique médicale peu connue en France. Elle montre que l’on peut assigner la littérature à d’autres fonctions que celle de faire l’expérience du mal, comme le pensait Georges Bataille. La littérature contemporaine intervient aujourd’hui là où d’autres discours n’ont plus de place. Elle vient autant panser que penser les plaies sociales ou individuelles. Lorsque François Bégaudeau s’intéresse aux territoires oubliés de la République, il fait ce travail-là.

Le réengagement des écrivains contemporains a changé le discours que l’on porte sur la littérature. Aux Etats-Unis, on considère que la littérature aide à aller mieux. C’est caricatural, mais il y a du vrai. On redécouvre quelque chose. Les écrivains viennent combler un espace social manquant. La multiplication des ateliers d’écriture en France est un signe tangible de cette réappropriation. L’image du grand écrivain au-dessus de ses lecteurs, c’est fini. L’écrivain vient désormais témoigner de son travail, il aide les autres à se trouver. En faisant cela, dans ses livres ou dans des ateliers, il s’attache à régler des problèmes du monde très fins qu’on ne peut résoudre autrement. Il apparaît comme une figure éthique, mais sans prétendre avoir des solutions universelles.

En tout cas, il y participe. Il faudrait y ajouter le groupe des "Incultes", où l’on trouve Maylis de Kerangal, François Bégaudeau ou Mathieu Larnaudie, mais aussi Chloé Delaume, Vincent Message, Philippe Vasset. J’ai voulu décrire ce phénomène comme une manière de demander à l’écriture et à la lecture de réparer, renouer, ressouder, combler les failles des communautés contemporaines, de retisser l’histoire collective et personnelle, de suppléer les médiations disparues des institutions sociales et religieuses à l’heure où l’individu est assigné à s’inventer soi-même.

(1) Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle, Corti, coll. "Les essais", 400 p., 25 euros. ISBN : 978-2-7143-1191-7. En librairie le 9 novembre.

(2) Voir aussi notre dossier Bibliothérapie, "Lectures sur ordonnance", dans LH 1034, du 20.3.2015, p. 84-105.

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