Les libraires ont marqué leur préférence pour C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien (Boréal, mars 2026 ; Grasset, août 2026) au sein du 22e Palmarès Livres Hebdo des libraires. L’actuelle polémique quant à une éventuelle utilisation de l’intelligence artificielle par l’auteur ne remet aucunement leur choix en question. « Mon avis n’a pas changé et je continue de défendre ce livre. C’est un texte important qu’il est dommage d’enterrer aussi rapidement », assure Émilie Gruffat, gérante d’Au sommet des mots (Cluses).
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Au Passeur de l’Isle (L’Isle-sur-la-Sorgue), Maria Ferragu défend elle aussi le texte qu’elle a « aimé ». La librairie a d’ailleurs fait le choix de garder l’ouvrage au sein de la sélection de son prix des lecteurs. Benoît Lacoste a rapidement publié un message de soutien à Thélyson Orélien sur le compte Instagram de sa librairie Aux feuilles volantes (Saint-Paul-lès-Dax). « Cet ouvrage m’a ému, rappelle-t-il auprès de Livres Hebdo. Je reste sur mon expérience de lecture, je continue de le défendre en expliquant à ma clientèle qu’il faut le lire pour se faire son avis. »
Pas de « rupture de confiance »
Toutes les personnes interrogées accordent le bénéfice du doute au romancier. « S’il affirme qu’il a bien écrit le roman, je lui ferai confiance », explique Vincent Lataste, gérant du Partage des mots (Villenave-d’Ornon). C’était ça ou mourir fait toujours partie de ses coups de cœur. « À une nuance près : c’est un texte beau et émouvant s’il a été rédigé par un être humain. S’il a été écrit par une machine, je considère que l’émotion ne peut être la même », ajoute-t-il.
Si les libraires estiment qu’il n’y a, pour l’heure, pas « rupture de confiance », tous et toutes attendent des explications. « Je n’ai pas pour objectif de vendre des livres écrits par des machines, souligne Paméla Ferra Cabrillat, gérante de L’envers et l’endroit (Blanquefort). Je ne pense pas que ce soit le cas ici mais il serait bien d’avoir des réponses. » Tout en sachant qu’il risque d’être très compliqué d’en avoir. « En tant qu’ancien ingénieur en mathématiques, je pense qu’il sera impossible de prouver s’il a eu, ou non, recours à l’intelligence artificielle », estime Benoît Lacoste.
Toujours sur les tables
En attendant, personne n’a entrepris de ranger C’était ça ou mourir dans les cartons. Le roman de Thélyson Orélien reste à sa place, que ce soit sur les tables ou en vitrine, et accompagné d’une note de lecture. La polémique fait parler d’elle dans les enseignes. À la fin d’un club de lecture, Céline, libraire dans le sud de la France, a voulu connaître l’avis des lecteurs et lectrices. « Si le roman a effectivement été écrit avec l’IA, ils évoquent une déception mêlée au sentiment d’avoir été trompés. Mais sans que cela change rien au texte en lui-même : s’ils aiment ce livre, ils l’aimeront malgré tout », rapporte-t-elle. « Certains lecteurs affirment d’ailleurs que l’utilisation de l’IA n’est pas un problème tant que celle-ci est indiquée, tandis que d’autres assurent qu’ils n’auraient pas ouvert le livre », poursuit la libraire.
Si les ventes ont été stoppées dans certaines enseignes, d’autres continuent de (bien) vendre le roman de Thélyson Orélien. Surtout à une clientèle avide de se forger sa propre opinion. À l’échelle nationale, l’auteur occupe encore la première place des ventes de romans avec 18 500 exemplaires écoulés la semaine dernière, contre 12 000 sur la précédente, selon les données NielsenIQ BookData.
« Une histoire nauséabonde »
Plus que l’affaire en elle-même, les libraires s’interrogent sur son contexte. « Cela ressemble à une chasse aux sorcières. » « Je suis choqué par cette cabale humaine. » « Une histoire nauséabonde. » Autant de formulations utilisées par les libraires pour qualifier leur ressenti. « Que Thélyson Orélien soit le premier auteur à faire l’objet d’une telle vérification et qu’il cristallise à ce point le feu médiatique me laisse perplexe », réagit Paméla Ferra Cabrillat.
« Les personnes minorisées ont toujours dû prouver leur bonne foi. Elles ont le droit d’écrire des livres mais il ne faudrait pas non plus que ceux-ci se vendent bien », pointe en écho Solveig Touzé. La cogérante de La nuit des temps (Rennes) dénonce « des enjeux relevant d’un racisme assez crasse » et regrette le choix de l'Académie Goncourt de retirer C’était ça ou mourir de sa sélection.
Bien malgré lui, Thélyson Orélien se fait le symbole des préoccupations de la chaîne du livre et de la nécessité d’une large réflexion sur la présence de l’intelligence artificielle dans l’industrie. Les libraires s’attendent à voir de plus en plus de textes écrits par l’IA arriver dans leurs rayons. « Cette question "Et demain ?" est vertigineuse car elle appelle à réfléchir à la définition de ce qu’est une fiction, un auteur ou une autrice, résume Vincent Lataste. Cela fait peur mais c’est intéressant. Qu’est-ce qu’on fait de tout ça maintenant ? »
