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Les nouveaux aèdes

Rupi Kaur - Photo BALJIT SINGH

Les nouveaux aèdes

A l'image d'Amanda Gorman, lauréate du National Youth Poet il y a trois ans, ou de Rupi Kaur, de nouvelles écritures, percutantes et poétiques, intègrent les maisons d'édition françaises qui en perçoivent tout le potentiel, notamment auprès d'un jeune public. Héritières des aèdes antiques, ces voix sont aussi radicalement modernes tant dans les thèmes abordés que dans l'hybridation des formes, leur diffusion, ou leurs déclinaisons sur divers supports. 

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Par Souen Léger,
Créé le 07.12.2020 à 08h00,
Mis à jour le 22.01.2021 à 12h11

Ils sont sur les médias sociaux, suivis par des milliers d'abonnés férus d'"instapoésie", sur les scènes de slam, où se marient intime et politique, et désormais en librairie, édités par des professionnels. Ils signent des poèmes, des manifestes, des hymnes, des romans en vers dans lesquels ils parlent d'amour, de rapport au corps, de rapports sociaux, d'écologie, d'économie. "Ils" sont souvent "elles", convictions féministes chevillées à la plume. Les "nouveaux aèdes", poètes des temps modernes, incarnent des écritures émergentes appelant une lecture à voix haute, voire une représentation scénique.

Succès populaire

Si plusieurs éditeurs ont sauté le pas de l'oralité et de la poésie ces derniers temps, c'est que ces nouvelles écritures ont remporté de jolis succès, en librairie notamment. L'un des plus emblématiques est celui de la poétesse indo-canadienne Rupi Kaur dont le premier recueil Lait et miel, d'abord auto-publié en 2014, a rejoint la liste des best-sellers du New York Times. En septembre 2020, quand l'artiste de 28 ans annonce la parution de son troisième livre, Home Body (à paraître chez Nil en mars 2021), les précommandes sur Amazon la propulsent en tête des meilleures ventes du genre. Au total, la jeune femme désormais traduite dans 40 langues a vendu plus de 8 millions d'exemplaires.

L'autrice Cécile Coulon a quant à elle "testé" ses poèmes auprès de ses 23000 abonnés Facebook. Avec Les Ronces (Castor Astral, 2018), qui a décroché le prestigieux prix Guillaume-Apollinaire, elle rencontre un succès populaire et critique. "Tout comme Rupi Kaur, elle touche un lectorat beaucoup plus jeune que le lectorat de poésie traditionnelle", souligne Alexandre Bord, qui co-dirige L'Iconopop avec Cécile Coulon elle-même. Il anime par ailleurs depuis trois ans "Mort à la poésie", un podcast qui permet de dédramatiser le rapport au genre. "La poésie est en train de toucher un public très large", confirme Claire Dô Serro, directrice littéraire des éditions Nil. Preuve en est, la parution chez Pocket de Lait et miel de Rupi Kaur (2017), ou encore celle de recueils pour jeunes adultes chez Michel Lafon avec Love her wild d'Atticus (2018) suivi de La tête hors de l'eau de Lili Reinhart (octobre 2020).

Textes à dire

"Nous voulons donner un espace de liberté à cette littérature d'aujourd'hui, non seulement dans les livres, mais aussi en lui permettant de s'ouvrir en étoile sur l'audio et sur la scène", explique Sophie de Sivry, directrice de L'Iconoclaste, au sujet de L'Iconopop, une collection inaugurée en octobre 2020. Un mouvement que l'éditeur indépendant poursuit jusque dans sa diffusion-distribution. A partir du 1er janvier 2021, il passera en effet d'Hachette à Interforum (Editis) qui propose une offre de livres audio intéressante grâce au label Lizzie ainsi qu'une certaine proximité avec Universal Music, filiale, tout comme Editis, de Vivendi.

Précurseur avec "Des écrits pour la parole", lancée en 2017 par Claire Stavaux alors qu'elle prenait les rênes de la maison, L'Arche explore lui aussi ces formes d'expression, proches du rap et du spoken word. "Je suis enchantée de voir que d'autres collections naissent dans ce sillage, cela signifie que nous assistons à la naissance d'une ouverture des formes et à la reconnaissance de la poésie parlée comme littérature", se réjouit Claire Stavaux. Un pari éditorial relativement récent sous nos latitudes, et plutôt risqué au regard des tirages confidentiels de la poésie en général.

La poésie déconfinée

"Il y a en France une tradition de l'oralité : c'est un pays de théâtre, de slam, avec une scène incroyable en chanson française...", contextualise Alexandre Bord, ancien libraire désormais aux commandes de L'Iconopop. "Mais en Belgique, aux États-Unis et au Canada, ils ont un temps d'avance sur nous", reconnaît-il. "Ici, cette tradition est invisibilisée car très peu d'acteurs du milieu du livre s'en saisissent, estime-t-il encore. Bien sûr, il y a Bruno Doucey qui a tenu à mettre ses auteurs sur scène, à investir Instagram, c'est une vraie source d'inspiration."

En s'appuyant sur de nouveaux moyens de diffusion et en renouant avec la tradition de l'oralité, les auteurs redonnent donc à la poésie sa dimension populaire. Rendue accessible, elle devient ressource, en particulier en ces temps de crise marqués par le Covid-19. Durant le premier confinement, les réseaux sociaux ont d'ailleurs été abreuvés de poèmes, tandis que le Théâtre de la Ville et le Théâtre national de la Colline offraient des lectures par téléphone de poésie, de théâtre, de littérature ou de musique. Créer du lien entre les personnes, entre les genres, entre les récits antiques et modernes, telle est la prouesse des "nouveaux aèdes", tout à la fois "instapoètes", performeurs, conteurs affranchis et engagés.

Instapoètes

Longtemps délaissée par les jeunes lecteurs, la poésie s'offre un bain de jouvence sur Instagram. Accompagnée de clichés soignés ou de dessins, l'instapoésie a trouvé sa papesse en la personne de Rupi Kaur, suivie par 4 millions d'abonnés. Cette Indo-canadienne est devenue célèbre dès la parution de son premier recueil Lait et miel en 2014. D'abord publiée en France par Leduc.s, l'autrice passe aux éditions Nil pour son second livre, Le soleil et ses fleurs (2019), écoulé à plus de 10 000 exemplaires. "C'est énorme pour nous", souligne Claire Dô Serro, directrice littéraire, tandis que la maison s'apprête à publier son 3e recueil, Home Body, en mars 2021. "Chez Rupi Kaur ce qui fonctionne c'est qu'il y a une forme de conseil : c'est une poésie autobiographique destinée à aider, à guérir d'autres jeunes femmes", affirme l'éditrice. Forte de ce premier succès, Claire Dô Serro s'engouffre dans la brèche de l'instapoésie en publiant en septembre 2020, avec un tirage à 5000 exemplaires, Tu es la plus belle chose que j'aie faite pour moi de la poétesse espagnole Elvira Sastre (469 000 abonnés sur Instagram). Des plumes françaises s'exercent aussi sur Instagram, puis en auto-édition, à l'image de Lucas Clavel (168 000 abonnés) dont le sixième livre, Et je t'aimerai encore (2019), est numéro 1 des ventes Amazon "Essais d'artistes individuels".

Performeurs

A l'instar de leurs prédécesseurs antiques, les "nouveaux aèdes" sont des bêtes de scène. Mais au temps du coronavirus, les professionnels se voient contraints de revoir leurs ambitions scéniques à la baisse. Ainsi la poétesse Rupi Kaur, habituée des planches, ne pourra peut-être pas venir en France au printemps prochain "pour des lectures voire un spectacle", comme le souhaitait son éditrice française Claire Dô Serro (Nil) afin d'accompagner la parution de son nouveau recueil. Pour jouer malgré tout sur l'oralité intrinsèque des textes, les éditeurs partagent sur les réseaux sociaux des lectures performées par les auteurs. L'Iconopop a ainsi diffusé des vidéos de la slameuse belgo-congolaise Lisette Lombé (Brûler, brûler, brûler) et de la comédienne Suzane Rault-Balet (Des frelons dans le cœur), toutes deux publiées en octobre 2020 aux côtés du chanteur Mathias Malzieu et de Daria Nelson. Leur livre, Le Dérèglement joyeux de la métrique amoureuse, a été adapté en spectacle pour une tournée de 16 dates qui aurait dû commencer le 6 novembre 2020. "Ce qui lie ces auteurs, c'est qu'ils savent interpréter leurs textes, ils ont la scène dans les tripes", observe Alexandre Bord de L'Iconopop. L'éditeur programmait "une apothéose" en décembre, sur la scène parisienne des Trois Baudets, avec un spectacle inédit rassemblant les quatre artistes.

Engagés

Il n'est pas anodin que Claire Stavaux ait inauguré "Des écrits pour la parole" avec Les Nouveaux anciens de la très engagée Kate Tempest, devenue Kae Tempest en août 2020. Les livres suivants, dont Ce qu'il faut dire de Leonora Miano (2019), Polices ! (2019) et Supervision (2020) de Sonia Chiambretto, ont en commun de "questionner la place de l'individu dans la société contemporaine, sa manière d'affronter l'autorité, comment les enjeux de pouvoir façonnent les rapports sociaux", selon l'éditrice qui publie environ deux titres par an dans la collection. Elle poursuit en 2021 dans cette veine politique avec le poème Retour de la préfecture de Jessica Biermann Grunstein, attendu pour l'automne, ainsi que Évangile selon Marie/Apocalypse selon Lilith de Nicoleta Esinencu, à paraître au printemps, qui revisite la Bible en mettant à jour l'oppression subie par les femmes au sein de la société moldave. Parmi les "nouveaux aèdes", ce sont bien les voix féminines et non-binaires qui se démarquent. "Publier des femmes nous tient à cœur car ce sont des paroles que nous lisons moins et qui ont donc plus de chance de nous surprendre", remarque Alexandre Bord de L'Iconopop. "Nous recherchons une écriture orale, d'émotion, de sensualité, qui peut parler aussi bien du corps que de la terre qui va mal", renchérit Sophie de Sivry, directrice de L'Iconoclaste, heureuse de faire cohabiter "Mathias Malzieu qui chante l'amour, et la colère de Lisette Lombé" qui dénonce le racisme et le sexisme. En avril 2021, la collection accueillera d'ailleurs, parmi trois inédits, le manifeste politique d'un rappeur français.

Conteurs affranchis

La résurgence de l'oralité dans plusieurs collections reflète un désir de transmission, libéré des conventions attachées à la poésie, au roman ou même à l'épopée. Dans son Autobiographie du rouge, parue en septembre 2020 dans la collection "Des écrits pour la parole" (Arche), Anne Carson joue ainsi avec la tradition lyrique pour mieux s'en détacher et raconter l'histoire de Géryon, un monstre en proie aux tourments amoureux. De quoi faire écho au poème épique urbain Les Nouveaux anciens de Kate Tempest. "C'est une manière de re-raconter les mythes et de les relier à la parole d'aujourd'hui", détaille Claire Stavaux, directrice de L'Arche, qui revendique une ouverture formelle. "Cela répond à un profond besoin de liberté, analyse l'éditrice. C'est aussi une façon de s'affranchir du roman qui est omniprésent et parfois dévorateur". Un constat partagé par Clément Ribes, à la tête des éditions Christian Bourgois depuis septembre 2019. "Les nouvelles voix en littérature américaine et anglaise sont plus intéressantes en poésie qu'en roman", juge l'éditeur qui souhaite publier deux à trois recueils par an à partir de 2022. Paraîtra notamment Deaf Republic dans lequel Ilya Kaminsky, poète américain d'origine ukrainienne, dépeint la surdité comme une forme de dissidence contre la tyrannie. "Proposer des recueils comme celui-ci, avec une vraie trame narrative, permet d'amener à la poésie des gens qui n'y sont pas habitués", commente Clément Ribes qui entamera par ailleurs un travail sur le fonds en poésie dès 2021.


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