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Libraire: le plus beau métier du monde ?

Librairie L'utopie. - Photo Olivier Dion

Libraire: le plus beau métier du monde ?

Un engouement inédit pour la profession. Plus que jamais célébrés, engagés, essentiels , de plus en plus connectés et diversifiés, les libraires vivent une véritable révolution. Le métier de libraire serait-il devenu le plus sexy et envié du monde ? Quel sera le profil de ces professionnels passionnés à l'horizon 2025 face aux plateformes d'e-commerce ? Enquête.

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Par Cécile Charonnat ,
Créé le 30.08.2021 à 11h27

«La librairie est loin d'être en perte de vitesse. » Inimaginable il y a dix ans, cette phrase prononcée avec gourmandise et enthousiasme par Adrien Roche, jeune cocréateur de la librairie spécialisée BD Le Chaudron à Saint-Nazaire cet été, illustre le formidable retournement qui secoue la profession. Dépeints il y a encore trois ans comme fragiles, mal armés face à une concurrence impitoyable et en retard sur le numérique, les libraires font figure aujourd'hui de premiers défenseurs de la culture et de professionnels capables de s'adapter à toutes les situations, bref, de commerçants sexy et « essentiels ».

« Globalement la librairie indépendante va bien, les trésoreries sont au beau fixe et les investissements explosent », confirme Nargès Temimi chargée de l'économie du livre pour l'Agence Auvergne-Rhône-Alpes livre et lecture. Une situation florissante attestée par les chiffres. Pour la période de janvier à juillet 2021, les librairies de premier niveau enregistrent une croissance de 9,5 % par rapport aux sept premiers mois de 2019 quand celles de deuxième niveau bondissent à +20 %. Un record !

Une crise salutaire

Cette révolution, la profession la doit avant tout à la crise sanitaire. « La médiatisation et l'impact des fermetures liées aux confinements ont eu un effet bénéfique dans l'imaginaire collectif sur notre rôle et la nécessité de nous maintenir à flots », estime Marie Brelet des Oiseaux voyageurs, à Saint-Gilles-Croix-de-Vie. Une image positive encore renforcée par la célébration des 40 ans de la loi Lang qui confirme la librairie indépendante comme garante de la « bibliovariété ». Traduction immédiate de cette consécration : un engouement inédit chez les clients - alors que la lecture ne cesse de perdre du terrain au profit d'autres loisirs - comme chez les candidats à la reconversion, jamais aussi nombreux à solliciter les organes de formations, d'aides et de soutien à la librairie.

 

L'équipe de Mosaique, à Die. De gauche à droite : Ariel, Thaïs Mathieu, Emmanuelle Malafronte et Christophe Payot.- Photo DR

« Depuis quelques mois, j'ai l'impression d'être une annexe de pôle emploi », confirme Emmanuelle Lavoix, chargé du développement économique à l'Alca, l'agence régionale du livre et du cinéma en Nouvelle-Aquitaine. Le sentiment est partagé dans tous les centres régionaux du livre qui enregistrent depuis le début de l'année un nombre record de rendez-vous avec des porteurs de projets, et, pour certains, de créations ou de reprises de structures : 13 en Bretagne et en Nouvelle-Aquitaine, 10 en Occitanie, 12 à 14 en Rhône-Alpes et 10 dossiers en Bourgogne-Franche-Comté, soit quasiment le double des moyennes annuelles.

Profils variés

Majoritairement solides et pensés, ces projets illustrent les mutations qui traversent la librairie et que la crise sanitaire a accélérées de manière inattendue. « Les confinements nous ont fait gagner deux à trois ans dans les pratiques numériques », cite en exemple Marie-Pierre Reibel, coordinatrice de l'association des libraires indépendants du grand Est. Mais plus globalement, la crise a mis en lumière la dimension sociale et culturelle de la librairie. Le modèle de librairie-café-centre culturel, encore émergent lors des Rencontres nationales de la librairie (RNL) de 2017, est devenu « presque un lieu commun en 2021 », signale Olivier Argaud, créateur en 2019 du Moment librairie à Salies-de-Béarn.

Il se décline sous de multiples variations portées par des libraires ou des néolibraires aux profils multiples, souvent en reconversion mais qui partagent tous la quête de sens et le désir d'être utile. Militants, ils ont pour ambition de désacraliser la librairie, de l'ouvrir à tous et d'en faire le reflet voire l'incubateur des questionnements à l'œuvre dans la société. Dépassant le simple commerce de livre, la librairie devient un acteur culturel à part entière s'inscrivant dans un territoire pour créer ou contribuer à son animation.

Ancien directeur d'agence immobilière, Ismaïl Saïd Mohamed n'aurait pas implanté son Combo (ouverture en septembre) ailleurs qu'à Roubaix. « J'ai grandi entre cette ville et Wattrelos, je la connais sur le bout des doigts, confie le bientôt quadragénaire. Les jeunes y sont nombreux et les gens viennent de toute la métropole lilloise pour y consommer de la culture. L'offre de livres y étant incomplète, c'est le combo idéal pour installer une librairie spécialisée BD et jeunesse. » Mais bien conscient que le client militant ne suffit pas à faire vivre une librairie, Ismaïl Saïd Mohamed proposera « une offre décloisonnée, multiproduit, inclusive et sensible aux personnes à besoin particulier qui sera mise en scène dans un cadre aéré pour faciliter la circulation de tous, y compris poussettes et fauteuils roulants. » L'espace de 240 m2 abritera également deux « niches de lecture » ainsi qu'un salon de thé. « Je veux que chacun ait envie de pousser la porte et déniche des livres auxquels il puisse s'identifier quelle que soit sa couleur de peau ou son approche de la lecture », détaille le libraire en herbe.

Dimension écologique

Particulièrement développés dans l'Ouest de la France, véritable aimant à libraires, ces formats innovants dessinent ce que pourrait être la librairie à l'horizon 2025. Archétype du commerce de proximité, elle sera petite ou moyenne « parce que le client s'y sent plus à l'aise et que ce modèle est plus souple et plus réactif que les grosses machineries soumises en outre à de grosses charges », plaide Joachim Floren qui a repris avec Emmanuelle Delattre le Matoulu (Melle) en janvier 2019.

Combo, à Roubaix : Capucine et Ismaïl Saïd Mohamed.- Photo DR



Elle proposera une offre multiproduit et « très sélectionnée » par des libraires endossant le costume de « curateursqui dénichent, un modèle qui prend de l'ampleur », analyse le sociologue Vincent Chabault dans l'interview qu'il a accordé à Livres Hebdo. Les actions socio-culturelles feront partie intégrante de son activité, tout comme la dimension « écologique même si aujourd'hui, on a plus de questions que de réponses sur ce sujet et qu'on ne sait pas encore faire », ajoute Raphaël Sarfati, fondateur de La Palpitante à Mens qui est passée de 35 m2 à 125 m2 en juillet dernier. Sa direction sera collective « parce que c'est plus stimulant d'être à plusieurs et que cela laisse aussi du temps pour vivre à côté », complète Thaïs Mathieu qui a repris avec deux comparses, Emmanuelle Malafronte et Christophe Payot, la librairie Mosaïque à Die. Elle sera évidemment numérique et connectée parce que « sur cet aspect, le retour en arrière est impossible », estime Marie-Pierre Reibel.

La peur du salaire

« Cela offre aussi un entre-deux pratique pour nos clients qui ajoutent une dimension militante à une pratique d'achat moderne », abonde Ludivine Bonnet des Mille pages à Paray-le-Monial. Et elle ira au plus près de ses clients grâce à des antennes mobiles comme à La Promenade au phare, à Agde, qui ouvre en septembre, ou chez Albertine, à Concarneau. Fondée en 2019 par Héloïse Adam et Jean-Baptiste Laurain, la librairie bretonne a mis sur les routes une « carriole » baptisée La Karriguel qui visite les écoles, les festivals et les événements avoisinants.

De telles perspectives restent réalisables si le modèle économique de la librairie évolue lui aussi à la faveur de la crise, et notamment la question de la rémunération. Or, pour le moment, les professionnels sont plutôt circonspects. « Les trésoreries sont florissantes mais nos marges n'ont pas bougé. Nous nous retrouvons entre deux eaux avec en arrière-plan une inquiétude latente », alerte Ingrid Ledu, à la tête du Livre en fête, à Figeac, depuis juillet 2019.

Cette fragilité structurelle se conjugue avec une surproduction d'autant plus vivement dénoncée que les libraires avaient eu le sentiment d'être entendus par les éditeurs sur ce point. Mais « les offices restent trop lourds, on s'y noie. Cette masse engendre un gaspillage incroyable de temps et d'énergie et surtout pose la question de la considération que les éditeurs ont pour les auteurs », déplore Laurence Grivot du Moulin des lettres à Épinal. Si ces sujets alimenteront probablement les prochaines RNL, attendues avec hâte par beaucoup de néolibraires, ils ne les empêchent pas, pour le moment, de s'enthousiasmer pour ce métier qui continue, plus que jamais, à faire rêver.

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