Fiction

L'imaginaire au pouvoir

Imaginaire ouverture - Photo OLIVIER DION

L'imaginaire au pouvoir

Les succès des Furtifs et de l'exposition Tolkien à la BnF ont dopé la croissance du marché des littératures de l'imaginaire, qui bénéficient d'un élargissement de leur public. Reste aux éditeurs à transformer l'essai sur un secteur saturé.

J’achète l’article 1.50 €

Par Benjamin Roure,
Créé le 05.06.2020 à 00h00,
Mis à jour le 05.06.2020 à 10h35

L'an 2000 a vingt ans, et plusieurs éditeurs d'imaginaire majeurs aussi, tels Bragelonne, Au Diable Vauvert, Folio SF et ActuSF. Les deux premiers devaient lancer les festivités fin mars au salon Livre Paris, mais un virus tout droit sorti d'une histoire de science-fiction les en a privés. Dommage car, « depuis vingt ans, la SF a infusé dans tous les canaux de la culture, se félicite Marion Mazauric, fondatrice d'Au Diable Vauvert. Ça a été long, difficile, mais on a réussi beaucoup de choses, même si on n'a pas encore gagné la reconnaissance institutionnelle. Il faut désormais que la SF arrive dans les grands prix littéraires d'automne, que Pierre Bordage ait un Prix Goncourt par exemple... » Ce n'est pas Mireille Rivalland, fondatrice de L'Atalante, qui dira le contraire, elle qui publie un nouveau Bordage cette année. « Quand une révolution est en cours, ceux qui sont en place refusent que ça change, rappelle-t-elle. C'est un combat. Mais il faut aussi qu'on accepte les codes de ces institutions. »

Marion Mazauric dirige les éditions Au diable Vauvert. - Photo OLIVIER DION

Stéphane Marsan, fondateur de Bragelonne, dénonce lui aussi « un problème de reconnaissance pour l'imaginaire en France », mais se réjouit « que [ma] petite boîte indépendante soit devenue un acteur majeur de l'édition en France, et ce, grâce à la fantasy ! ». Le chemin parcouru impressionne, mais la route semble interminable. « On enregistre une suite de signaux faibles, comme les ventes dopées par le Mois de l'imaginaire, qui dessinent une tendance positive mais lente, note Manuel Soufflard, chef de groupe marketing pour l'imaginaire chez J'ai lu. Il faudra sans doute attendre une génération supplémentaire pour voir l'imaginaire exploser. » Manuel Tricoteaux, qui dirige la collection Exofictions chez Actes Sud, souscrit à ce constat. « Il y a une contamination de la littérature générale par l'imaginaire, constate-t-il. Cependant, même si la SF et la fantasy sont partout, il y a toujours des gens qui prétendent ne pas en lire, qui préfèrent ne pas s'en réclamer. »

Jean-Paul Arif, Scrineo - Photo OLIVIER DION

Prise de conscience

Pourtant, ils ont été nombreux à se ruer sur Les Furtifs, d'Alain Damasio. « Nous avons dépassé les 100 000 exemplaires, et ça continue, sourit Mathias Echenay, son éditeur à La Volte. Nous avons montré aux libraires qu'on pouvait vendre de la SF, mais ça ne se vérifie pas encore sur le reste du catalogue. » Du rayonnement, mais point de ruissellement. Néanmoins, « cette prise de conscience, même si elle n'entraîne pas d'effets spectaculaires, est forcément positive », veut croire Pascal Godbillon, responsable éditorial de Denoël Lunes d'encre et de Folio SF. Charlotte Volper, directrice de collection chez Pocket, est encore plus optimiste : « Tous les signaux sont au vert pour que l'imaginaire prenne la place qu'il mérite. Des librairies ou des enseignes me le confirment. Les Furtifs n'explique pas tout. Je crois davantage à la séduction du grand public par les adaptations en séries, films ou jeux vidéo. » Voir le carton de The Witcher, Sorceleur en VF chez Bragelonne, après la série Netflix.

Pascal Godbillon - Photo OLIVIER DION

Nombre d'éditeurs relativisent pourtant les retombées des adaptations. « 2019 été une bonne année, notamment grâce à la dernière saison de Game of Thrones, admet Thibaud Eliroff, directeur de collection chez J'ai lu et Nouveaux millénaires. Mais aucun autre titre de George Martin ne s'est envolé ainsi. » Stéphane Marsan, qui attend l'arrivée de la série adaptée de La Roue du temps, un succès de son catalogue, confirme : « Il n'y a pas de ruissellement. Mais les ventes de Witcher nous permettent d'investir dans l'énorme trilogie Hussite de Sapkowski. Tout en sachant qu'on n'en vendra pas des dizaines de milliers... »

Au-delà des Furtifs, qui n'arrivera pas en poche chez Folio avant 2021, et du Sorceleur, plusieurs éditeurs se réjouissent de lancements probants. Le Bélial a enregistré une année historique, « à + 61 % sur les ventes en librairie pour le papier et + 18,5 % pour le numérique », s'enthousiasme Olivier Girard, son fondateur. Grâce en partie à sa collection de récits courts « Une heure lumière », qui séduit au-delà des seuls fans. « Notre chargé des relations libraire dit s'appuyer sur cette collection pour faire entrer de la SF dans les librairies qui n'en avaient pas ou peu », explique-t-il. Mais le rayon a aussi été illuminé par Trop semblable à l'éclair, d'Ada Palmer. « Tiré à 4 000 exemplaires, le livre a été réimprimé le mois même, détaille Olivier Girard. Et il continuait à bien sortir avant le confinement, alors que la suite était prévue en mars. Nous sommes sur une base de ventes projetées au-delà des 12 000 exemplaires sur le grand format, pour un ouvrage de SF exigeant de 700 pages. Pour nous, c'est une prime à l'ambition. » Elle valide aussi un investissement important en termes de traduction et de communication pour un éditeur de taille modeste.

Stéphane Marsan s'appuie sur le succès de Wyld pour aller dans le même sens. « Quand on trouve le bon livre, on peut booster les ventes du rayon. C'est l'effet d'un renouvellement de la proposition éditoriale et non du seul marketing. » Cela ne l'empêche pas de réfléchir à un relooking de sa collection de bit lit, « qui souffre d'un délit de sale gueule, alors que ses séries principales ont les écoulements les plus rapides du rayon en Fnac, avec jusqu'à 2 400 exemplaires en trois jours ! »

Au bon moment

Ce Graal du bon livre au bon moment peut aussi jouer sur les résultats des éditeurs de poche. Chez Pocket, outre le succès sans faille de Michel Robert et de son Ange du chaos - « 200 000 lecteurs sur 15 ans et neuf tomes, sans déperdition » -, Charlotte Volper se félicite d'avoir parié sur Floriane Soulas (Scrineo) et Romain Benassaya (Critic). Chez J'ai lu, l'imaginaire gagne du terrain. « Le dispositif coup de cœur, permettant de déployer davantage d'outils de communication, qui ne concernait jusqu'ici que la littérature générale, devait s'ouvrir à l'imaginaire en mai avec L'arche de Darwin. Voire avec L'incivilité des fantômes plus tard dans l'année », se réjouit Thibaud Eliroff. Au Livre de poche, l'année 2019, en retrait, a toutefois confirmé Brandon Sanderson, « qui gagne des lecteurs de ses séries tome après tome », selon l'éditrice Laëtitia Rondeau.

Mais l'abondance de titres ambitieux sur le marché engendre une concurrence rude. Gilles Dumay, qui dirige Albin Michel Imagnaire, se dit déçu des résultats du Fléau de Dieu et du Chant mortel du soleil. « Mécaniquement, l'acheteur des Furtifs ou de Trop semblable à l'éclair, des livres longs et pas faciles d'accès, n'est pas disponible tout de suite pour en acquérir un autre », déplore-t-il. L'embouteillage sur les tables des libraires risque en outre d'être accentué par les multiples parutions en fin d'année autour du film Dune, et par les décalages de sorties dues à l'épidémie de Covid-19, comme la collection de poche d'Au Diable Vauvert.

« Quand je vois l'affluence et les ventes dans les salons qui fleurissent partout, et que dans le même temps le marché se contracte, je me dis que le problème ne vient pas de l'intérêt du public mais d'un engorgement des librairies », estime Jérôme Vincent, fondateur d'ActuSF. Aux premiers mois d'une « nouvelle aventure » avec son nouveau diffuseur, Média diffusion, il ne compte pas réduire sa production, et lance même une collection de beaux livres. Critic, de son côté, va ralentir. « Après dix belles années, il s'agit de passer un cap au niveau des ventes, explique Eric Marcelin, son fondateur. On va se limiter à dix livres par an au lieu de 14, afin de mieux soutenir chacun d'eux. » Par ailleurs, Critic va se lancer dans la BD via un label commun avec Les Humanoïdes associés, avec un premier titre à l'automne.

Relève française

Autre éditeur spécialisé dans la découverte de talents français, Scrineo a enregistré une croissance de 6 % en 2019. « Nous avons eu la confirmation de Floriane Soulas et Aurélie Wellenstein, relève son fondateur Jean-Paul Arif. Nous sommes bien identifiés comme un éditeur de premiers romans, mais désormais nous sommes sollicités par des auteurs confirmés. » Malgré le succès d'estime de Jean Baret (Bonheur TM), Olivier Girard tempère : « Lancer de jeunes auteurs français est très compliqué. Il faut souvent se résoudre à plafonner autour de 700-800 ventes. » Toutefois, l'imaginaire francophone pourrait être un vrai levier de croissance pour certains. « Aujourd'hui, je trouve que la SF anglo-saxonne ronronne un peu en termes de qualité intellectuelle, observe Gilles Dumay. En France, de nouveaux auteurs, et surtout des autrices produisent des textes très créatifs. »

Albin Michel Imaginaire a ainsi programmé deux ouvrages français ambitieux pour septembre. « De nombreux auteurs français émergent, souvent chez des éditeurs indépendants, et nous devons les soutenir », clame Laëtitia Rondeau. Pascal Godbillon, qui célèbre les 20 ans de Folio SF par un concours d'écriture, abonde : « J'ai le sentiment qu'il y a de plus en plus de bons écrivains français, notamment grâce à l'arrivée de nouveaux éditeurs. Des auteurs qui osent, avec une voix propre. Ce qui est intéressant aussi financièrement, car le coût de traduction d'un livre de 600 pages est élevé. »

Cette tendance traduit une amélioration des conditions de développement du rayon imaginaire, porté par « un changement de génération chez les libraires », constate Mathias Echenay. Même si, comme le glisse Mireille Rivalland, « la question immédiate est : comment va-t-on passer l'été, quand on recevra les chiffres du printemps confiné... ». Pour Gilles Dumay, « ça va être une hécatombe, il va y avoir des boîtes à vendre, et ce sera très violent pour les auteurs. »

Mais, prenant un peu de hauteur, de nombreux éditeurs souscrivent aux mots d'Olivier Girard : « Avec une fantasy mature, un retour de la SF et l'aide d'un Damasio, les rayons de genre fonctionnent. Des libraires disent enregistrer - 5 % en littérature générale et + 8 % en genre... On est loin du compte par rapport au monde anglo-saxon, mais les lignes sont en train de bouger en termes de perception, de considération, de valorisation. »  

La production

Les ventes par format

Les principaux éditeurs

La mue de Mu freinée par le virus

Après cinq ans d'indépendance et d'autodiffusion, Mu a pris un virage important. « Nous avons intégré Mnémos en tant que label indépendant, afin d'avoir une assise auprès de Média diffusion et ne pas faire la course à la sortie », explique le fondateur de la maison lyonnaise, Davy Athuil, qui veut se concentrer sur « 6 à 8 livres par an ». Sauf que cette relance en grande pompe, avec des ouvrages aux couvertures à la fois épurées et chatoyantes signées du graphiste Kévin Deneufchatel, devait se faire à l'occasion du salon Livre Paris, fin mars, qui a été annulé. Partie remise pour l'éditeur qui a découvert Nicolas Cartelet (Dernières fleurs avant la fin du monde). « Nous avons resserré notre ligne éditoriale. Nous nous positionnons comme un pont entre l'imaginaire et la littérature générale, sur une anticipation du quotidien à destination d'un public qui s'interroge, s'inquiète, et qui ne cherche pas des réponses mais des prémices de ce qui va advenir. Je suis moins intéressé par le sociétal que par le social, c'est-à-dire les gens qui subissent et non ceux qui décident », détaille Davy Athuil. Après le confinement, il a hâte de voir ses titres s'installer sur les tables de littérature générale des libraires. « L'équipe de relations libraires de l'agence Relief et les représentants ont immédiatement compris l'esprit de Mu, se félicite-t-il. Les premiers retours de libraires sont très bons. Pour une maison qui était quasiment inconnue, cela donne confiance. »

L'imaginaire enfin en fac

Longtemps dénigrées, les littératures de l'imaginaire commencent à trouver place dans les champs de recherche universitaires. Mais la France part de loin.

Natacha Vas-Deyres, université Bordeaux-Montaigne. - Photo YVES TENNEVIN/CC BY-SA 2.5

Même Jules Verne, on ne s'y est intéressé que dans les années 1980 ! » Chercheuse depuis une douzaine d'années dans le domaine de la science-fiction, Natacha Vas-Deyres, de l'université Bordeaux-Montaigne, rit jaune en brossant la chronologie finalement très récente de l'intérêt académique français pour les littératures de l'imaginaire. « Dans le monde anglo-saxon, l'utopie et la dystopie appartiennent au paysage littéraire, les chercheurs les ont étudiées de manière naturelle. En France, on s'est longtemps posé la question du sérieux de cette littérature et donc de sa légitimité. »

Celle qui travaille actuellement sur la représentation de l'espace aux -côtés d'un laboratoire d'astrophysique explique qu'après l'explosion éditoriale des années 1970, il a fallu attendre plusieurs générations pour que la SF devienne un champ d'exploration dans l'Hexagone. De nombreux universitaires fréquentaient les conventions de fans, mais en toute discrétion. Finalement, poursuit Natacha Vas-Deyres, « après les pionniers Roger Bozzetto et Jean Marini, la génération des Anne Besson, Irène Langlet ou Simon Bréan, pour qui les littératures de l'imaginaire sont des objets de recherche évidents, ont assis une première légitimation du genre. La nouvelle génération des 25-35 ans travaille sur sa visibilité et sa transversalité, dans la BD, le cinéma, les séries, les jeux vidéo. Mais aussi sur l'histoire des représentations des sciences. »

Fondateur du Bélial et de la revue Bifrost, Olivier Girard se souvient que Roland Lehoucq, chercheur au Commissariat à l'énergie atomique, ne souhaitait pas forcément que ses collègues sachent qu'il avait lancé la rubrique Scientifiction, pour vulgariser des sujets scientifiques à travers la littérature. C'était il y a 20 ans et le regard a changé, se réjouit Roland Lehoucq, qui préside l'association du festival nantais Les Utopiales. « Nous nous adressons à un public bien plus large que les 1 000 ou 2 000 lecteurs hardcore de SF. Nous mêlons le pointu et le grand public, afin de promouvoir la science-fiction comme un genre qui va au-delà du simple divertissement. Une de nos satisfactions est d'accueillir des scientifiques dont certains se rendent compte que la SF n'est pas ce cliché de littérature facile. Une partie du public réalise aussi que la SF peut vraiment servir de prétexte à une ouverture plus intellectuelle. » Jérôme Vincent, directeur d'ActuSF, abonde : « Aux Utopiales, j'ai animé une conférence sur Management et SF qui a fait salle comble avec 300 personnes. C'est fou ! »

L'Education nationale à la traine

Cependant, des freins demeurent. Stéphanie Nicot, directrice artistique des Imaginales, qui devaient accueillir cette année un colloque sur Game of Thrones pour lequel elle avait reçu une cinquantaine de propositions d'intervention, pointe pour sa part le retard de la formation des enseignants et la lenteur de l'Éducation nationale à intégrer l'imaginaire. « Certains enseignants de lettres établissent une hiérarchie entre la vraie littérature historique et la production contemporaine, voire exprime une hostilité envers l'imaginaire, déplore-t-elle. Le problème de la formation académique est flagrant. »

Natacha Vas-Deyres, qui fait partie des organisatrices du futur festival bordelais Hypermondes, nuance : « Je sens une nette évolution chez les éditeurs scolaires comme Nathan, avec qui je travaille et qui essaie d'injecter des textes d'imaginaire dans les programmes scolaires. Au collège, ça commence à fonctionner. Au lycée, en revanche, il y a un verrou à faire sauter ! » Les verrous existent encore à plusieurs niveaux, dans la chaîne du livre comme parmi les médiateurs, mais ils s'ouvrent peu à peu. Pour Roland Lehoucq, il est grand temps : « La SF ne mérite pas cet ostracisme car elle réfléchit à la coévolution de l'humanité et de ses techniques, et imagine un répertoire de situations. Elle est la seule littérature à le faire. Ne pas en tenir compte est, à mon sens, une erreur. »

Les 50 meilleures ventes en littératures de l'imaginaire

Si le groupe Madrigall concentre les succès en littératures de l'imaginaire, principalement grâce aux poches de J'ai lu et Folio, et à Pygmalion, qui publie Le Trône de fer, Bragelonne peut remercier son Sorceleur (et son adaptation sur Netflix) : toutes éditions confondues, la saga d'Andrzej Sapkowski s'inscrit 11 fois dans le Top 50 Livres Hebdo/GFK. Cela permet à l'éditeur de fêter ses 20 ans de belle manière, en consolidant sa part de marché à plus de 21 % en valeur (voir p. 47). L'autre phénomène de l'année, Les Furtifs, d'Alain Damasio, hisse à lui seul son éditeur, La Volte, dans le Top 10 juste derrière Pygmalion, qui publie George R.R. Martin. Alain Damasio place d'ailleurs ses deux précédents titres, La Horde du contrevent et La Zone du dehors (en poche chez Folio) dans les hauteurs du classement. Avec trois romans dans le top 25, il est désormais le premier concurrent français de l'indétrônable Bernard Werber (cinq titres), qui continue de faire le bonheur du Livre de poche aux côtés de l'insubmersible Stephen King (sept titres).

Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités