Graphisme

Massin : "J’avais très peur de m’encroûter"

Massin, chez lui à Montparnasse. - Photo OLIVIER DION

Massin : "J’avais très peur de m’encroûter"

Entretien avec l’un des plus célèbres graphistes de l’édition française du XXe siècle qui, à 91 ans, publie le 3 novembre chez Albin Michel un épais volume de souvenirs.

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Par Daniel Garcia,
Créé le 28.10.2016 à 00h00,
Mis à jour le 20.03.2017 à 15h31

Massin a fêté ses 91 ans le 13 octobre. L’un des plus célèbres graphistes de l’édition française du XXe siècle, avec Pierre Faucheux, qui le forma, publie chez Albin Michel un épais volume de souvenirs. Celui qui fut pendant vingt ans le directeur artistique de Gallimard ne s’est pas livré à un exercice de Mémoires stricto sensu : il livre un très long texte décousu, dont les séquences sont simplement séparées par des petites vignettes elzéviriennes. Les anecdotes, récentes ou anciennes, s’enchaînent, les souvenirs personnels, voire intimes, se mêlent aux souvenirs professionnels, mais on se laisse emporter par ce flot textuel, qui se picore au hasard. Les 540 pages de l’ouvrage s’avalent d’un trait sans qu’on y prenne garde. Massin a reçu Livres Hebdo dans son appartement-musée, près de Montparnasse, à Paris, dont les couloirs sont sillonnés par le chien Charlus, hommage à Proust, que Massin vénère.

Livres Hebdo - Massin, c’est votre vrai nom ?

Massin - Oui ! Je commence à travailler en 1948, au Club français du livre, puis j’intègre au début des années 1950 le Club du meilleur livre, qui était une filiale de Gallimard et d’Hachette. C’est au Club du meilleur livre que j’ai vraiment commencé d’imprimer ma patte et, en 1954, j’ai voulu abandonner mon prénom, non pas qu’il me déplaisait, mais parce que je pensais que je réussirais plus vite avec seulement un patronyme. Grâce à "Paul", un ancien bagnard ayant opéré une reconversion étonnante, un peu à la manière d’un Vidocq, le changement a même été officialisé. Je parle de ce "Paul", dans mon livre. Après sa libération, il était devenu comptable à Détective, le journal de faits divers lancé par Gaston Gallimard en 1928. Comme Gaston l’aimait beaucoup, "Paul" a fini sa carrière directeur de la comptabilité de Gallimard. Mais il avait aussi tissé de bonnes relations avec la police et c’est par son entremise que sur ma carte d’identité et mon passeport je m’appelle "Massin", ce qui n’est pas sans me poser des ennuis chaque fois que je me rends aux Etats-Unis ou en Russie.

Vous êtes né dans cette "plate Beauce", si chère à Péguy.

A 15 kilomètres de Chartres et à 15 kilomètres d’Illiers, aujourd’hui Illiers-Combray. Mais ce n’est pas cette proximité qui a décidé de mon goût pour la Recherche. En fait, j’ai découvert Proust très tard. Je me suis rattrapé depuis, puisque j’ai lu sept fois la Recherche ! Ma mère était une fille de ferme. Elle avait épousé en juin 1913 un instituteur. Il fut parmi les premiers à partir à la guerre. Et à ne plus donner de nouvelles. Pendant cinq ans, ma mère a attendu le facteur tous les jours et elle n’a appris sa mort qu’en 1919. Par hommage pour lui, elle qui n’avait pas fait d’études a suivi les cours de l’école normale pour devenir à son tour institutrice. Elle a obtenu d’enseigner dans l’école où avait enseigné son mari, à Fontenay-sur-Conie. Elle s’est ensuite remariée, et je suis né en 1925.

Vous arrivez en 1958 chez Gallimard.

C’est Claude qui m’engage, car il venait d’être nommé directeur général l’année précédente, mais j’avais les meilleurs rapports du monde avec Gaston. A mon arrivée, il m’a demandé ce que je comptais faire dans la maison. Je lui ai répondu : "Tout". Il a eu un haut-le-cœur, mais de fait, tout était à faire. Les maquettes et les couvertures étaient de la responsabilité du directeur de fabrication, quand elles n’étaient pas réalisées directement chez l’imprimeur. J’ai tout repris, j’ai redessiné le logo "NRF", j’ai supprimé la mention "librairie Gallimard" pour ne plus garder que la marque "Gallimard", etc. Il n’y a que deux choses que je n’ai pas contrôlées : les couvertures de la "Série noire", sur lesquelles il n’y avait rien à redire, et "L’univers des formes", une collection de beaux livres en coédition internationale, qui a duré près de trente ans.

Mais vous partez vingt ans plus tard.

J’ai démissionné à la fin de 1978. Je ne me voyais pas vieillir chez Gallimard, j’avais très peur de m’encroûter. Et puis, j’étais encouragé au départ par Bernard Fixot, alors directeur commercial de Gallimard, qui m’incitait à le suivre chez Hachette où il était parti prendre la direction, cette même année 1978, des Editions N° 1. J’ai eu du mal à sauter le pas. Je laissais courir la rumeur de ma démission, espérant que Claude finirait par m’en parler, mais à ses interlocuteurs il répondait invariablement : "Pourquoi voudriez-vous qu’il me quitte ?" La séparation fut donc violente. J’ai fait mes trois mois de préavis et je peux vous jurer qu’il ne m’a pas fait grâce d’un seul jour !

Vous arrivez alors chez Hachette.

J’ai été très bien reçu, car j’y étais une sorte de petite vedette. Le P-DG, Jacques Marchandise, m’invitait souvent à déjeuner au siège, boulevard Saint-Michel. Et puis, un vendredi de décembre 1980, alors qu’il m’avait convoqué dans son bureau, il m’a fait poireauter plus d’une heure, avant de finalement passer la tête pour me dire : "J’ai des soucis, il faut mieux qu’on remette." Le lundi matin [le 8 décembre, NDLR], on apprenait que Hachette était vendu à Matra, les fusées, l’armement, et que Lagardère serait le nouveau patron.

Vous revenez alors chez Gallimard… par la porte de Denoël.

A cette époque, Denoël occupait une partie des locaux de Gallimard. C’est Claude qui a demandé à me voir. J’étais très surpris, puisqu’il ne m’adressait plus la parole. Mais il m’a proposé la direction artistique de Denoël. Je m’entendais parfaitement avec son directeur d’alors, Albert Blanchard. Mais, en 1983, il a pris sa retraite et il a été remplacé par Gérard Bourgadier. C’est peu dire que le courant ne passait plus. Finalement, Bourgadier m’a viré. J’ai appelé Kiejman [l’avocat Georges Kiejman, NDLR], qui m’a obtenu une indemnité confortable.

Et après ?

J’ai travaillé pour une bonne dizaine d’éditeurs différents. Beaucoup pour Albin Michel. Beaucoup aussi pour Hoëbeke, que j’ai connu à ses débuts et avec qui j’ai fait un joli bout de chemin.

Aujourd’hui, quand vous rentrez dans une librairie, que pensez-vous des couvertures ?

D’abord, je voudrais dire que l’édition française, globalement, n’a pas eu à rougir de ses graphistes même si, personnellement, j’ai toujours eu une admiration pour le travail des Suisses - notamment les éditions Diogenes -, des Italiens, des Allemands et même des Hollandais. Mais, depuis quelques années, j’éprouve un sentiment d’uniformité. Par exemple, les collections de romans étrangers, qui épousent toutes les mêmes contraintes, y répondent en se ressemblant toutes plus ou moins. Chaque couverture prise séparément est souvent réussie, mais quand vous regardez de loin une table en librairie, vous avez un peu l’impression que tout est pareil.

D’un moi l’autre : une traversée du siècle par Massin. Albin Michel, 540 p., 25 euros. ISBN : 978-2-226-39310-4. En librairie le 3 novembre.

Massin en six dates

1925 
naissance près de Chartres
1958 entre chez Gallimard
1978 passe chez Hachette
1980 directeur artistique de Denoël
1983 s’installe en free-lance
2016 publie D’un moi l’autre (Albin Michel, 3 novembre)

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