Matthieu Falcone, « Campagne » (Albin Michel) : Rurale réalité

Matthieu Falcone à Paris, avril 2021 © samuel kirszenbaum +336 15 26 80 21 mail@samuelk.net - Matthieu Falcone à Paris, avril 2021 - Photo © SAMUEL KIRSZENBAUM

Matthieu Falcone, « Campagne » (Albin Michel) : Rurale réalité

Dans un roman acide sur les néoruraux, Matthieu Falcone déploie une réflexion sur la confrontation entre l'idéal de campagne et la réalité de la terre.

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Par Sean Rose,
Créé le 13.07.2021 à 10h00,
Mis à jour le 13.07.2021 à 10h30

La nature n'est pas naturelle, elle est une idée qu'on se fait de l'environnement. La Terre n'a pas besoin d'amis. Si l'on détruit ses ressources qui nous sustentent, on mourra et la planète fera sans nous. La Terre disparaîtra elle aussi mais pas avant de nous avoir enterrés. Aujourd'hui l'environnement, on le comprend (vu le compte à rebours), est la grande affaire. Des citadins surtout. Ceux qui pensent que l'herbe est plus verte ailleurs, puisqu'elle ne pousse déjà plus sous leurs pieds. À la campagne, les champs, les arbres, les animaux, c'est le quotidien des gens qui y vivent, c'est comme l'air qu'on respire. Cette vie terrienne passe d'une génération à l'autre. On est des durs à cuire, on survit aux intempéries. Les avaries sont plus sociales. Les exploitations agricoles ont du mal à faire face à la mondialisation, à la concurrence, aux taxes... Peu à peu on vend, un lopin par ci, deux hectares par là, et c'est toute l'existence qui se réduit comme peau de chagrin. Mais on reste. On boit et on refait le monde. D'avant. D'avant la crise. D'avant les nouveaux qui ont déboulé au village avec leurs visions toutes faites de la ruralité, comme ce François qui a repris le café, rebaptisé K'fêtes vous. Il a changé la déco et vous vend de la bière IPA. Vous n'y buvez plus le picrate d'antan, moins chargé en alcool et, au final, moins nocif, raisonne ainsi le Fou, vieux fidèle du bistro et l'un des dramatis personae du deuxième roman de Matthieu Falcone, Campagne. Devant les séances de slam poétique qu'accueille le patron du bar pendant le week-end, le Fou verre à la main vitupère, il vomit tous ces paysans novices et leurs projets. La nouvelle idée des activistes plus verts encore que la verdure : un « raout » pour faire du lien. C'est Robert, un type du coin, qui parle. Le narrateur que le Fou appelle « Fils », comme s'il le désignait légataire universel de sa logorrhée rageuse, nous entraîne dans un Clochemerle aux accents existentiels.

Dans sa première fiction Un bon samaritain (Gallimard, 2018) Matthieu Falcone imaginait la confrontation entre un universitaire réac et des migrants qu'il avait été contraint d'héberger. La friction entre les intentions d'une société occidentale bien-pensante et la réalité d'étrangers aux prises avec des valeurs qui leur sont hermétiques créait des étincelles allumant la mèche d'un roman où fleurait encore trop la thèse. Derechef, Matthieu Falcone met ici en scène le choc des mondes, pour ne pas dire des cultures. Avec Campagne se rejoue la fable du rat des villes et du rat des champs, mais les urbains devenus néoruraux, et rongeurs de tradition, se heurtent à l'incompréhension hostile des indigènes. La voix qui raconte se voile néanmoins d'une certaine mélancolie et vibre malgré l'amertume d'un ton empreint d'humanité. Et le narrateur de rapporter les propos d'une villageoise : « Nous autres, paysans, agriculteurs, travailleurs de la terre et des bêtes, nous ne faisons que transmettre [...]. On est lent. C'est qu'on vit encore au rythme de la terre, des saisons, des générations. Mais puisqu'à présent il n'y a plus de saisons, tout semble permis. »

Matthieu Falcone
Campagne
Albin Michel
Tirage: 9 000 ex.
Prix: 18,90 € ; 304 p.
ISBN: 9782226457783

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