Avant-portrait

Faire parler Noëlle Revaz de ce livre-là, L’infini livre, son troisième roman, qui épingle sur un mode posément railleur les pratiques d’un monde littéraire d’anticipation et dont le ton évoque le Orwell de 1984 et le Bradbury de Fahrenheit 451, c’est - en particulier si l’on est chroniqueuse à Livres Hebdo - avoir l’impression d’entrer comme figurant dans un univers familier et… inquiétant. "C’est une caricature", nuance d’emblée, gentiment, l’écrivaine suisse. Soit. Loi du genre volontairement appliquée, la romancière a forcé le trait, en imaginant la vie de deux écrivaines à succès dans une société où les livres ne sont plus que des objets décoratifs que l’on a cessé d’ouvrir. Une science-fiction fantaisiste, donc. Mais, reconnaît-elle aussi, un futur proche qui a été en partie rattrapé, au cours du long processus d’écriture, par le présent.

Après le très frappant Rapport aux bêtes, un premier roman où elle avait inventé une langue d’une oralité crue, le monologue d’un paysan tout en intériorité primitive dont le manuscrit envoyé à Gallimard par la poste avait retenu l’attention de Guy Goffette, cette douce mais très décidée jeune femme (elle avait 34 ans en 2002 à la parution de ce premier texte) savait clairement qu’il n’était pas envisageable de refaire le même livre. Pas question non plus de subir une quelconque pression éditoriale. Et sept ans s’écoulaient avant Efina, une histoire d’amour, pour le dire très vite.

"Chaque roman est parti d’un dégoût", se souvient-elle. Titulaire d’une maîtrise de lettres et de latin, la diplômée en littérature classique a ainsi créé la voix du héros de Rapport aux bêtes par besoin de déconstruire la "belle langue française". Influencé par l’art épistolaire du XVIIIe siècle, Efina, en réaction, était un retour au grand style. Cette fois-ci, étonnamment, l’élan lui est venu d’un "dégoût de la lecture". Elle raconte qu’il y a quelques années, elle a subitement arrêté de lire, profité même d’un déménagement pour se débarrasser de la plupart des livres qui occupaient sa bibliothèque, de ses CD aussi. "A un moment, ça m’a déstabilisée : je me demandais si on pouvait être écrivain sans lire." Avant de tomber sur une réflexion de Simenon : il fallait lire, beaucoup, quand on était jeune, estimait-il, et ensuite, on pouvait se permettre de vivre sur ce socle de lectures. Ça l’a un peu rassurée.

Se surprendre.

Noëlle Revaz ne vit pas de ses livres mais elle vit de l’écriture, dans l’écriture. Accompagnant notamment les étudiants de l’Institut littéraire suisse de Bienne où cette native d’un village du Valais francophone habite désormais. Ses premiers textes, des nouvelles, elle les a écrits à partir de 1996, un par semaine, pour la radio. Des monologues presque exclusivement. Pour cette discrète peu portée sur l’épanchement intime, née après cinq sœurs dans une fratrie de neuf enfants, dire je était nouveau et excitant. Et pendant dix ans, elle a pratiqué cette forme, jusqu’à Quand Mamie, un texte pour le théâtre paru en 2011 chez Zoé, la belle maison suisse à qui elle a confié son Infini livre, après avoir longtemps rêvé de le publier sur Internet. Entre et pendant l’écriture de ses livres, elle continue d’écrire des nouvelles, rarement publiées, pour l’instant. Elle les voit comme des laboratoires où elle teste, elle explore. Car elle est de ces écrivains qui trouvent leur liberté dans les contraintes. Elle remet ainsi radicalement en jeu ses choix à chaque ouvrage. Et procède comme ça, par obsessions consécutives.

Bien sûr, cette femme de 45 ans sur qui l’adolescence s’est attardée a lu bien trop de livres pour penser le neuf en littérature en termes d’inédit, de "jamais écrit". Son ambition, qu’elle qualifie d’un peu "idéaliste", consiste moins à surprendre qu’à, d’abord, se surprendre. Noëlle Revaz a peur de l’ennui. Mais dans la forme entièrement repensée de chaque livre demeurent présentes la question de la représentation, de la tyrannie des apparences qui l’obnubile, et l’ironie, une ironie paisiblement redoutable, le meilleur remède qu’elle ait trouvé contre l’ennui, encore lui, qui pourrait la faire se désintéresser du sort de ses personnages.

Pendant longtemps, Noëlle Revaz n’a parlé à personne de son désir d’écrire, pourtant venu du fond de l’enfance. De ce temps et de cet espace toujours partagés, au sein d’un groupe, d’où elle a puisé, pense-t-elle, le goût du secret. Dans cette large famille où tout le monde lisait assidûment, elle a ainsi longtemps cru que tous ses frères et sœurs voulaient eux aussi devenir écrivains. Jusqu’à ce qu’elle découvre que cette envie était tout à fait singulière. Comme elle.

Véronique Rossignol

L’infini livre, Noëlle Revaz, Zoé, ISBN : 978-2-88182-925-3, 21 euros, sortie le 21 août.


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