Grands prix d'automne

Parité, diversité, transparence... Les jurys littéraires ont-ils changé ?

Goncourt, Renaudot, Femina, etc… - Les bandeaux des prix littéraires - Les bandeaux des prix littéraires - Photo Olivier Dion - ©Olivier Dion - Olivier Dion

Parité, diversité, transparence... Les jurys littéraires ont-ils changé ?

Secoués l'an dernier par l'affaire Matzneff, plusieurs grands prix littéraires, dont le Renaudot, ont procédé à un renouvellement partiel du jury. Mais le milieu peine encore à paraître exemplaire, comme l'a montré cette année l'affaire Camille Laurens au jury Goncourt, accusé de conflit d'intérêts.

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Par Isabel Contreras ,
Créé le 28.10.2021 à 08h00 ,
Mis à jour le 29.10.2021 à 11h47

C'est chose faite. Dans un article du New York Times paru le 28 novembre 2020 et intitulé « Malgré l'affaire Matzneff, le milieu littéraire reste muré dans l'entre-soi », six jurés du Renaudot avaient assuré qu'ils éliraient une femme, par souci de parité, à la place du démissionnaire, Jérôme Garcin. Six mois plus tard, pas une mais deux femmes, Stéphanie Janicot et Cécile Guilbert, ont été cooptées. En juin, soit deux mois après, c'était au tour du Femina de choisir trois nouveaux membres : Nathalie Azoulay, Patricia Reznikov et surtout Scholastique Mukasonga. Une première écrivaine noire dans un jury à majorité « blanche », tout un symbole. Mais ce renouvellement est-il vraiment le symptôme d'une nouvelle ère au sein des grands prix littéraires ? « Cela se réoxygène progressivement et c'est plutôt sain », observe le patron de Grasset, Olivier Nora. L'histoire des prix a toutefois déjà montré que la féminisation d'un jury n'est pas forcément la garantie de sélections et de palmarès plus féminins. Ainsi, pour Cécile Guilbert (voir son interview p. 58) « la littérature n'a pas de sexe, elle est bonne ou mauvaise. Sélectionner des femmes parce qu'elles sont femmes, c'est les desservir ». Toujours est-il que les polémiques qui ont animé cette rentrée littéraire sont toutes parties de jurys de grands prix. Tandis que le Goncourt était accusé de conflit d'intérêts (« l'affaire Camille Laurens »), le Femina était critiqué sur les réseaux sociaux pour sa liste d'essais « antiféministes ». Preuve que leur recrutement et fonctionnement continuent de poser problème. Dans le même article du New York Times, la professeur de littérature à Paris-Est Créteil et spécialistes des prix, Sylvie Ducas, déclarait : « Un jury qui ne sait pas faire sa réforme au moment où il est menacé, c'est un jury mort ».

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Renouvellement : Jury tournant... Une utopie ?

Les jurys des grands prix littéraires sont nommés à vie. Seule exception, le Goncourt, où chaque juré est sommé de partir à… 80 ans. De quoi nourrir les suspicions de copinages avec éditeurs et auteurs. La perspective d'une mise en place d'un jury tournant en France, à l'image des grands prix anglo-saxons comme le Booker Prize, semble pourtant utopique. "Nous sommes un tout petit pays, nous n'avons pas assez de forces vives pour renouveler systématiquement les jurys", justifie Olivier Nora qui plaide toutefois pour un renouvellement d'"un tiers tous les cinq ans". Surtout, ajoute-t-il, pour ce faire, "il faudrait introduire d'autres acteurs de la chaîne du livre, comme les libraires". Une aberration pour le journaliste et juré Goncourt, Pierre Assouline, qui a étrillé le 8 août le fonctionnement des prix internationaux dans un billet publié dans L'Express. Au Booker Prize, "d'année en année, les écrivains y sont minoritaires par rapport aux responsables de suppléments littéraires des grands journaux, aux artistes, aux professeurs, aux membres du Parlement, etc., écrit-il. En témoigne son jury 2021 : une historienne spécialiste des empires, une journaliste du Financial Times, un universitaire romancier et une actrice, le tout sous la présidence de l'ancien archevêque de Canterbury (!)" . En outre, fait-il valoir, le Booker Prize se réserve le droit de couronner plusieurs fois le même écrivain, alors que la vocation d'un grand prix est de révéler une œuvre et un auteur . Interrogés, les jurys des grands prix s'accordent à dire que leur composition se renouvelle naturellement, du fait des décès. Mais surtout des démissions, un phénomène récent illustré par les départs de Régis Debray et Virginie Despentes au Goncourt.

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Place des femmes : Des jurys féminins, mais pas féministes ?

Le 4 octobre, la philosophe féministe, Camille Froideveaux-Metterie, s'étrangle sur Twitter : "La 1re sélection du prix Femina essais ne comprend aucun essai féministe mais bien trois livres franchement antiféministes : Claude Habib (La question trans), Sabine Prokhoris (Le mirage #MeToo) et Perrine Simon-Nahum (Les déraisons modernes). J'en reste effarée…" Une discussion s'ensuit sur son fil. L'autrice poursuit : "Trois des sept essais écrits par des femmes (sont) des charges contre le néoféminisme, c'est un vrai déni". La présidente de ce grand prix, Josyane Savigneau, rappelle que les Femina ne commentent pas les soi-disant polémiques relevées par l'actualité littéraire. Mais concède : "Nous n'avons pas de ligne. Nous ne sommes pas antiféministes, ni néoféministes mais des femmes avec des visions variées sur ces questions".

Un changement de mentalité, ne pourrait-il pas provenir d'un rajeunissement de l'âge moyen des jurés ? "Cela ne me dérangerait pas de coopter une primo romancière, fait savoir Josyane Savigneau, mais souvent, ces jeunes auteures préfèrent remporter un grand prix avant d'intégrer un jury". Ceci expliquerait aussi pourquoi il y a une certaine endogamie dans le recrutement. Plusieurs jurées quittent un jury pour en intégrer un autre, telles Camille Laurens, Virginie Despentes ou Paule Constant, toutes trois passées du Femina au Goncourt. Florian Zeller, juré à l'Interallié, reste à l'heure actuelle le benjamin des grands prix, à 42 ans.

Transparence : De nouveaux règlements… ou pas

L'affaire Camille Laurens s'est soldée le 5 octobre par deux changements dans le règlement intérieur du plus prestigieux des prix littéraires. Désormais, ne pourront être retenus les ouvrages des conjoints, compagnons ou proches parents des membres du jury. Aussi, les Goncourt s'abstiennent de chroniquer les ouvrages qui figurent dans la sélection aussi longtemps que ces ouvrages y figurent. Interrogée par le journal espagnol El Pais, la romancière Camille Laurens réagissait le 11 octobre : "Je pense que, d'une manière générale, cette petite polémique est l'arbre qui cache la forêt. Ne serait-il pas plus urgent, même si plus difficile aussi, car infiniment plus opaque, de s'attaquer au lien que maintiennent les éditeurs avec les prix littéraires dans leur ensemble ?"

Jouer le jeu de la transparence n'est pas une pratique courante au sein de ces grands prix, où le fonctionnement à huis clos est régi par des règles informelles. À l'exception du Goncourt, du Médicis et de l'Académie française, les autres prix n'ont pas de site Internet et ne sont pas présents sur les réseaux sociaux. Tous ont pourtant des statuts avec un règlement intérieur qu'ils acceptent de communiquer aux journalistes. Quand le Renaudot ou le Femina refusent de couronner un auteur ou une autrice qui a reçu, au fil des cinq années précédentes, un grand prix, le Médicis spécifie dans son règlement que les explications de vote, avant les différents votes, sont possibles mais non nécessaires. À chacun d'en juger. Des statuts qui sont sans doute à actualiser encore.

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